Le circuit ordinaire
- Nadine Eid

- il y a 6 heures
- 7 min de lecture
2026 FESTIVAL OFF AVIGNON
Théâtre du Girasole
24 bis rue Guillaume Puy
du 3 au 25 juillet à 13h35 relâche les mercredis 8, 15 et 25 juillet
Avant-premières 20 juin à 19h et 21 juin à 15h
Théâtre
Durée 1h15
Crédit photos: Michel Eid
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Racine ACTE V, Scène 5
Chaque mot est comme une souillure inutile du silence et du Néant.
Samuel Beckett
La délation comme l’accusation est pétrie d’arbitraires. Celui du délateur certes mais également celui du système dans lequel elles s’exercent. Les régimes totalitaires en font un usage courant et sacrifient la légitimité du droit aux principes de protection et de défense. Tout est donc biaisé à la base puisque la défense précède la mise en cause, la justification est impossible car l’argument contient son contre. Seul, l’Etat fait loi.
Dans Le circuit ordinaire, il ne s’agit pas d’un jeu de dupes mais d’un redoutable échiquier de perversions qui, dans leur concaténation, parviennent à piper tous les outils. Il n’y a aucune règle du jeu, ni gagnant, ni perdant. Un échiquier et des pions …
Le circuit ordinaire est écrit comme si les deux personnages, le Rapporteur Yann Collette et le Commissaire, Stéphane Bierry utilisaient un langage abscons, intelligible par eux seuls. C’est vague à souhait et précis cependant comme un fil de rasoir. Le rôle de l’un interfère totalement le rôle de l’autre et tout peut s’inverser sans qu’il soit pour cela nécessaire de redistribuer de nouvelles cartes.
Celui qui accuse comme celui qui s’accuse peut de facto être accusé. A contrario, identiquement, l’accusé est celui qui, en s’accusant peut ne plus l’être mais peut lui-même accuser l’accusateur. Machiavélique panache de la perversion ordinaire ! La perte des repères sans cesse se recentre et chaque mot assené comme sujet topique devient une trajectoire de pion qui perd et gagne
concomitamment.
Le langage est celui d’un légiste fou qui manierait un scalpel pour scruter l’âme dans une chair inhabitée. La fausse impression de vacuité désamorce toute communication efficace. Et pourtant, comme chez Beckett, le peu énoncé s’auto-suffit et l’espace s’emplit d’un silence éloquent, assourdissant de signifié. Il est l’arme ultime d’une perversion en marche vers l’autodestruction ; la suavité de manipuler l’autre tout en se laissant manipuler s’inscrit dans le rouage de la contre-manipulation suicidaire.
Les ressorts psychologiques de l’un rivalisent en supériorité constante avec ceux de l’autre et l’unisson de la partition les place dans une spirale de communication manichéenne. Ils s’auto-piègent l’un et l’autre à tel point que la vérité parait être mensonge.
« On ne croit que le faux, vous l’apprendrez petit à petit. Le vrai est toujours incroyable. Et on le rejette. »
L’absurde est inquiétant, le huis-clos nécessairement sans issue. Le but de la satisfaction n’est pas leur lot. La perversion assume le jeu, elle est désir. Lacan est partout, derrière chaque mot dit ou tu, chaque ambiguïté. Le commissaire le nomme même dans la fin de pièce et son « Là, quand ? Bien sûr.» fait sourire d’aise.
Jean-Claude Carrière signe là une pièce redoutablement machiavélique, d’une intelligence obscure qui va sonder les tréfonds de l’art de la manipulation dans la spécificité de la délation. Atroce et sublime, le raffinement sadique de la perversion dévoie les deux personnages en des rôles interchangeables et interchangés. Le personnage pourrait être seul en scène et présenter le monstre et la victime, le bourreau et le condamné consentant, résigné, masochiste à souhait, ambigu comme un Janus effronté, un bifrons qui s’annule, une opposition qui s’inverse et interdit tout opportunité de résolution.
Yann Collette excelle dans une interprétation sculptée et magistrale du Rapporteur. La simplicité des répliques acquiert avec lui une dimension métaphorique. Ses silences ne ponctuent pas en écho mais emportent les mots dans des signifiants non formulés. Les non-sens s’imposent d’évidence comme seule lecture vraie. La chorégraphie de ses déplacements à l’instar de sa gestuelle au cordeau précise et balise une lecture faussement plurielle. De retors, le texte se transforme et devient éminemment univoque. Yann Collette décoche des mots comme on assène des truismes évidés de leur sens. Le Circuit ordinaire est pris en otage dans un jeu délirant qu’il partage avec Stéphane Bierry, le Commissaire. Leur duo fonctionne à merveille. Il conduit le Commissaire à endosser un rôle funambulesque. Il s’y engouffre, assuré de la puissance qui parait lui revenir de droit pour bien vite être amené, par son partenaire, à questionner la précarité de son propre rôle.
La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff a judicieusement distribué deux rôles principaux à deux comédiens de renom. Le rapporteur est le « monstre des planches» Yann Collette convoqué par un Stéphane Bierry lui aussi rompu au théâtre et au cinéma. Les deux font mieux qu’une paire, ils créent l’unicité d’un binôme qui s’annihile dans sa complétude. Tour à tour, Yann Collette et Stéphane Bierry s’approprient le manche d’une conduite qui leur échappe aussitôt.
L’observatrice silencieuse Prisca Lona par son regard assiste et écrit en quelque sorte une pièce hic et nunc. Elle devient, au fil du singulier interrogatoire, l’image de prou d’une énigme qui s’écrit sans un mot prononcé. Coite, elle est un témoin inquiétant de l’extraordinaire jeu de manipulation auquel se livrent ou sont livrés le Commissaire et le Rapporteur. Elle est garante de l’authenticité de cette déglingue qui rafle et flingue toute utilité ou nécessité d’aboutissement. Ce qui importe c’est feindre, feindre d’ignorer, feindre de savoir. Simuler et contraindre par l’effroi et la menace silencieuse.
Alexandre Tchobanoff et Prisca Lona ont opté pour un décor presque anonyme qui pourrait être un café mis au service des agents de l’Etat ou un lieu public, privatisé et réservé pour un usage unique, celui de l’interrogatoire. Dessein d’effacer toutes traces ultérieures, souhait d’éloigner ou d’isoler cette rencontre hors d’un lieu administratif pour en préserver le secret ? La fin le dira ou pas, c’est selon. Des tables de bar réunies font office de bureau et la distribution des sièges respectent la hiérarchie des rôles, le fauteuil est pour le commissaire, la chaise pour le rapporteur. Le miroir qui surplombe le comptoir côté cour, offre d’intéressants reflets en livrant les visages des personnages qui, dans leur déplacements, sont parfois dos au public. Le fond de scène suggère un lieu citadin au travers de fenêtres qui s’uniformisent par une lumière palissante. On pourrait presque penser que la banalité de l’endroit a été déterminante dans le choix du lieu de la convocation.
Cependant il ne s’agit pas d’expédier une affaire courante, ni d’obéir à un exercice de simple routine. Le circuit ordinaire ne prévoit pas de telle convocation. D’emblée il va falloir que le rapporteur s’exécute et réponde en se justifiant aux injonctions souvent paradoxales, toujours débilitantes.
Pour l’un et l’autre il s’agit de manier un langage qui pipe la communication et dévoie l’apparence anodine des mots et le dénoté. Le tandem le fait avec maestria. Le basculement d’un rôle à l’autre saisit l’opportunité d’un mot, d’une expression. Yann Collette et Stéphane Bierry sont allés à la rencontre d’un texte ardu et l’ont fouillé bien au delà de sa fausse simplicité. Ils ont su en cueillir toute la complexité et sont parvenus à exprimer les multiples nuances du texte dans sa subtilité. L’absurde côtoie la cruauté, la folie ordinaire flirte avec le raffinement du plaisir pervers, et on se surprend à rire ou à ricaner. Le cocasse foudroie les clichés d’une bien pensance convenue et la stupéfaction d’apprendre les fautes avouées les présente comme aussi saugrenues que le coup de pied au chien de Buñuel.
Le métalangage renvoie à lui-même et à la vaine recherche d’une vérité inexistante et par là même informulable. Le conditionnel est un brouilleur de piste et les hypothèses fallacieuses jouent à plein pour saper toute velléité de crédibilité. Au delà de l’absurde, se profile la folie ordinaire. Dès la première réplique, le questionné est questionneur, la réponse n’est pas attendue. Maintenir en état de soumission par la contrainte que la peur génère et saboter toute velléité de …. , annihiler toute possibilité de ….tels sont peut-être les ressorts voire la finalité dérisoire des états totalitaires proches de notre actualité qui s’en trouve questionnée elle aussi.
Le silence est plus inquiétant que les réponses qui du reste n’en sont pas puisque, pour la plupart, elles interrogent l’absurdité de la véracité inexistante. Le mutisme éloquent menace et le rôle dévolu à Prisca Lona en est l’incarnation. Les micros sont les oreilles de l’absurdité d’un totalitarisme qui s’auto-saborde. L’allitération des silences avale, vorace, des mots qui jouent et jonglent entre eux, conscients de leur inutilité à convaincre.
Fausse joute ? Vrai dilemme ? Seuls certains bruits viennent à point nommé, contrarier le silence et suggérer une réponse probable à cet interrogatoire qui, tout du long, est un véritable jeu de faux dupes. L’image finale sublime pose une chape de plomb sur les vanités.
Texte délectable.
Interprétation remarquable.
Théâtre jubilatoire et jouissif.
À savourer…sans modération et en toute légitimité pour ne pas en sortir indemne !
Nadine Eid
Le circuit ordinaire
de Jean-Claude Carrière
Distribution Yann Collette, Stéphane Bierry et Prisca Lona
Mise en scène Alexandre Tchobanoff
Lumières Alexandre Tchobanoff
Décors et costumes Alexandre Tchobanoff et Prisca Lona
Production Le Théâtre De Demain
Adami Déclencheur
Le regard de Fanny Inesta :
Dans Le Circuit ordinaire, Jean-Claude Carrière enferme ses personnages dans un face-à-face aussi étrange qu’hypnotique. Un interrogatoire, du moins en apparence. Car très vite, les certitudes vacillent : qui accuse ? qui se défend ? qui détient réellement le pouvoir ? La pièce avance sur ce terrain mouvant où la logique se dérobe à chaque instant, révélant les mécanismes troubles de la manipulation et de la délation.
La mise en scène épurée d’Alexandre Tchobanoff laisse toute la place au texte et, surtout, à ses interprètes.Le vertige de l’ambiguïté ne va plus nous quitter.
Yann Collette compose un Rapporteur d’une incroyable densité . Sa présence magnétique, son art du silence et son sens du rythme donnent à chaque réplique un poids particulier. Sans jamais surjouer, il installe une inquiétude diffuse qui traverse toute la représentation. Face à lui, Stéphane Bierry excelle dans un rôle en perpétuel déséquilibre. Tantôt maître du jeu, tantôt pris à son propre piège, il fait évoluer son personnage avec finesse . Entre les deux comédiens, la tension est constante : un regard, une hésitation, un changement d’intonation suffisent à renverser les rapports de force.
Leur duo constitue le véritable cœur du spectacle. Chacun nourrit le jeu de l’autre dans une partition d’une précision remarquable, où les mots comptent autant que les silences. Cette complicité de plateau permet au texte de Jean-Claude Carrière de révéler toute sa richesse, entre humour noir, absurdité et inquiétude politique.
La présence discrète mais essentielle de Prisca Lona ajoute une dimension supplémentaire à ce huis clos. Témoin muet, elle observe, enregistre, semble parfois juger, contribuant à installer une atmosphère de surveillance permanente.
On ressort de Le Circuit ordinaire avec davantage de questions que de réponses. C’est précisément sa force. Derrière son apparente simplicité, la pièce interroge notre rapport à la vérité, à l’autorité et au langage. Porté par trois interprètes remarquables, ce spectacle fascinant confirme l’actualité et l’intelligence du texte de Jean-Claude Carrière.
Le circuit ordinaire
de Jean-Claude Carrière
Distribution Yann Collette, Stéphane Bierry et Prisca Lona
Mise en scène Alexandre Tchobanoff
Lumières Alexandre Tchobanoff
Décors et costumes Alexandre Tchobanoff et Prisca Lona
Production Le Théâtre De Demain
Adami Déclencheur

























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