La dernière bande de Samuel Beckett

Théâtre des Carmes
André Benedetto
Les 24 et 25 octobre 2026
Samedi 24 et dimanche 25 octobre 2026, Samuel Beckett était mis à l'honneur au Théâtre des Carmes André Benedetto en Avignon, avec le seul en scène LA DERNIERE BANDE, une proposition de la Compagnie L'oeil de la Percée.
Cette compagnie constituée en 2002, dont le siège social se trouve en Gironde, effectue un travail de création théâtrale de même qu'elle donne à entendre des lectures/immersions artistiques.
Il est des lieux qui ont une âme. Le Théâtre des Carmes en fait partie. On y perçoit le souffle des mots, des sentiments, des émotions, comme ancrés dans la pierre et le bois. On y ressent les fantômes qui rôdent la nuit, venant encore hanter le plateau. Ce Théâtre demeure le gardien de toute la magie véhiculée par l'Art. C'est un lieu incontournable en Avignon, fondé en 1963 par l'auteur et metteur en scène André Benedetto, avec son épouse Jacqueline Benedetto, et Bertrand Hurault, metteur en scène et comédien, dont la petite fille Marie Hurault perpétue cet art au sein du Collectif La Parole Rouge (compagnie qui donnera à voir courant novembre Les Justes d'Albert Camus dans le cycle consacré à l'auteur par le Théâtre du Balcon).
Mais revenons à LA DERNIERE BANDE et son personnage de Krapp, brillamment interprété par le comédien Jean-Marc Druet.
Une surprise attendait le public déjà installé dans la salle...
Les rideaux s'ouvrirent sur le plateau où des chaises avaient été disposées, prêtes à accueillir les spectatrices et spectateurs. Et c'est avec jubilation que le public s'y installa, satisfait qu'il fut de cette transformation intimiste en voyeur. Puis, les rideaux se refermèrent sur cet espace partagé avec l'acteur. Et c'est dans un pantalon trop court, laissant apparaître ses chevilles, tel que le préconisait Beckett dans sa didascalie, que Jean-Marc Druet, alias Krapp, nous apparaît.
Jouer les silences, sans aucun doute, c'est ce qu'il y a de plus difficile en théâtre ! Habiter et nourrir un texte sans le support des mots prononcés, partager les sentiments et les émotions avec le public, demandent une finesse de jeu qui suppose du talent, certes, mais aussi un travail considérable. Et Jean-Marc Druet y excelle. Et des silences, dans Beckett, il y en a foule, notamment dans cette pièce où les enregistrements qu'écoute Krapp en sont le fil conducteur.
Cet homme, Krapp, et l'on pourrait dire ce vieil homme, se remémore des évènements et des réflexions qu'il a enregistrés à l'occasion de ses anniversaires. Tout se trouve dans des boîtes. Il recherche, le nez collé à un registre, la « bobine », ou cassette qu'il s'apprête à écouter, celle de ses 39 ans, qui est dans la boîte 3, la « bobine » numéro 5. Krapp est myope, et surtout alcoolique. Il s'échappe régulièrement pour picoler, et l'on entend les bruits de bouteilles et de déglutition.
Ses propos enregistrés nous promènent dans sa vie passée...il ferme les yeux...la bande se déroule... « Extraordinaire silence ce soir, je tends l'oreille et n'entends pas un souffle. La vieille Miss McGlome chante toujours à cette heure-ci. Mais pas ce soir. Des chansons du temps où elle était jeune fille, dit-elle. Difficile de l'imaginer jeune fille. Merveilleuse vieille cependant. Du Connaught, j'ai l'impression. (pause). Est-ce que je chanterai quand j'aurai son âge, si jamais j'ai son âge ? Non. (pause).Est-ce que je chantais quand j'étais jeune garçon ? Non. (pause). Est-ce que j'ai jamais chanté ? Non. »
Plus loin : « Que reste-t-il de toute cette misère ? Une fille dans un vieux manteau vert sur un quai de gare ? Non ? »
Le vert, cette couleur propre à l'Irlande, pays d'origine de Samuel Beckett.
Puis l'enregistrement évoque sa mère, « la maison du canal où maman s'éteignait, dans l'automne finissant, après une longue viduité. » A ce mot, viduité, l'acteur s'en va chercher un gros dictionnaire et en vérifie la signification...
Viduité : état de veuvage ; par extension, notion de solitude morale.
Un épisode de sa vie amoureuse s'avère saisissant de poésie.
« Le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête et les yeux fermés. Soleil flamboyant, un brin de brise, l'eau un peu clapoteuse comme je l'aime ».
L'atmosphère nous envahit, les images se précisent dans nos esprits. « Puis je me suis coulé sur elle, mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais sous nous, tout remuait et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d'un côté à l'autre. »
La métaphore de ce remous, à la fois dû au clapotis, mais aussi aux remous du sentiment amoureux,sublime le passage !
Au fil de ces enregistrements faits en amont de la représentation, on devine un travail méticuleux, porté à son excellence par l'acteur. Le texte dit est poignant de justesse, car factuel. Aucun trémolo, aucun pathos. En cela on perçoit un bon comédien, en l'occurrence Jean-Marc Druet, dont on salue le travail et le talent.
Samuel Beckett, c'est un univers théâtral tout particulier, où l'idée de la mort demeure omniprésente, en filigrane, où la notion de néant déambule, nonchalante et pourtant si présente. C'est un monde qu'il fait bon fréquenter, dans cet univers feutré des salles de théâtre.
Comment ne pas terminer cet article avec les mots de Krapp...
« Viens d'écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j'aie jamais été con à ce point-là...ça au moins c'est fini. »
Samuel parle-t-il de lui ?
« Fini », ce mot fétiche cher à Beckett, par lequel débute sa pièce FIN DE PARTIE.
Il semblerait que la finitude ait hanté cet auteur.
Ce seul en scène, LA DERNIERE BANDE, fut écrit en anglais en 1958 puis traduit en français par l'auteur lui-même et Pierre Leyris. Malgré la disparition des magnétophones à « bobines », il demeure intemporel, et traverse le temps sans prendre une ride !
Texte : Samuel Beckett
Interprète : Jean-Marc Druet
Mise en scène : Guy Lenoir
Musique : Philip Miller
Son : Zoé Ariès
Marguerite Romeuf









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