top of page

Phèdre, les Soliloques d'après Sénèque

  • Photo du rédacteur: Nadine Eid
    Nadine Eid
  • il y a 2 heures
  • 7 min de lecture

Théâtre les 3 Raisins

15 rue Thiers Avignon

11 avril 2026 à 17h et le 12 avril à 15h

Mise en scène et interprétation Isabelle Krauss




Je vous prends à témoin, dieux du ciel :

ce que je veux, je ne le veux pas.

              Acte II sc. IV


Après Sophocle, c’est Euripide qui fit de Phèdre et d’Hippolyte des personnages héroïques de tragédie. Hippolyte voilé remplacé par Hippolyte couronné porta l’héroïsme des personnages à la dimension mythique. La Phaedra de Sénèque elle aussi connue sous le titre Hyppolitus reprend le mythe grec de Phèdre.

Pour Sénèque, Phèdre réunit deux crimes parmi les plus graves, l’inceste et l’adultère.

La fille de Minos et de Pasiphaé subit le courroux d’Aphrodite qui, en punissant le dieu Hélios grand-père de Phèdre a de facto condamné la lignée de ses descendants.

Le mythe de Phèdre s’articule sur trois axes principaux. L’impossibilité d’une passion condamnable, l’antithèse et la souffrance, le questionnement de l’arbitraire. Les trois sont mêlés et procèdent du lien entre la tragédie et la cité. Il est politique ; le choeur et le coryphée présents dans la pièce attestent de la visée édifiante et cathartique de la tragédie.

Dans la descendance d’Hélios les femmes sont sacrifiées. Elles sont assignées dans leur rôle aux pires des crimes, victimes du châtiment divin. On ne badine pas avec les dieux greco-romains et, pâtir de leur vengeance, c’est connaitre les pires des condamnations. En ce sens elles sont emblématiques et paraissent, en martyrs, servir l’exemple. En reprenant Phèdre, Racine en fait une héroïne au service de la morale.

L’impossibilité de la passion repose ici sur l’adultère et l’inceste. La passion amoureuse ne peut conduire qu’à l’irréalisable et la frustration. Isabelle Krauss, dans une adaptation qui s’attache à respecter l’essentialité de la tragédie antique, sur le fil du rasoir d’un désir dévastateur vacille et questionne le vouloir du possible, l’élan vital de l’interdiction, la réalisation de la frustration.

Le choix de la mise en scène minimaliste est remarquable. La pièce s’ouvre sur la vision d’une posture de condamnée. Dos au public, paumes des mains posées contre le mur, elle est littéralement acculée au lointain et le fond de scène la détermine d’emblée comme traquée. Les trois unités jouent à plein : l’action est inextricable, cette passion impossible la place dans un lieu-piège et la confine un temps qui fatalement la précipite vers sa fin.

Au coeur des soliloques, les différents sentiments éprouvés par le personnage sont magnifiquement portés par une chorégraphie très travaillée. Les pas posés, soulevés exécutent une partition interprétée avec un brio exceptionnel. Isabelle Krauss, réalise un exercice de style qui nous rive à nos sièges mais elle le fait avec la pleine conscience de la nécessité de laisser respirer le texte et ses silences. Au delà des mots, son corps de comédienne est tout entier livré « à sa proie attachée ». La passion qui la consume mieux que de la formuler, elle l’offre dans l’expressivité d’un corps qui exultent le lien mortifère entre Eros et Thanatos, entre la pulsion et la frustration. L’antithèse est partout et les ombres portées comme les lumières tutoient l’impossible des contraires, la non conciliation. Il n’est pas jusqu’au cri silencieux qui exorbite le regard pour signifier l’extrême souffrance, la torture d’un corps livré aux affres du désir et à son auto-censure.

Dans ses déplacements, chaque mouvements, tous les gestes et les projections d’ombres trahissent une écriture scénique tournée vers une perfection classique et sans ambage. La sobriété est au service de la puissance d’évoquer au plus vrai et au plus juste, sans pathos. Son corps est son décor, sa gestuelle, sa mise en scène. C’est d’une efficience telle qu’elle pourrait même porter un masque. Sa chorégraphie ose une liberté d’expression du désir bien supérieure à celle octroyée par les mots.

Le désir est porté par un paroxysme qui ne renvoie pas à l’amour-passion mais à la démesure du désir sexuel qui frustre un corps et le vrille au pilori de souffrances insoutenables. Isabelle Krauss possède l’intelligence de savoir écrire avec ses soliloques une Phèdre très contemporaine qui vit ses pulsions et assument pleinement la souffrance. Elle semble même visiter la fragile frontière du masochisme. Elle est étroitement en lien avec une dichotomie acceptée, celle de l’aveu et celle du renoncement. La parole est à taire. Ne pas formuler c’est ne pas faire, ne pas commettre le crime.


J’ai à peine commencé que ma bouche refuse

de laisser passer les mots

Quelque chose me force à parler, mais quelque chose de plus fort m’en empêche.


La réponse d’Hippolyte est d’une impertinence qui n’a d’égale que son immaturité ou sa stupidité.


Tu voudrais dire quelque chose

mais tu n’arrives pas à trouver tes mots ?

La comédienne a parfaitement compris le personnage de Sénèque. Le mutisme et les paroles tues, comme assassinées dans sa bouche sont de la mutilation et préfigurent son suicide.

En cela, l’impossible réalisation et la souffrance qu’elle engendre pose un troisième axe questionné dans toutes les tragédies de Sénèque, l’arbitraire et sa légitimité.

Inutile de dire que pour l’auteur, elle renvoie à l’illégitimité. Le problème de l’irresponsabilité du héros tragique pose question. Le poids du Fatum antique place Phèdre dans le statut de victime.

Hippolyte est innocent. Non concerné par Aphrodite, il sacrifie à Artémis. Comment faire alors de Phèdre une pseudo victime. Elle ment et par la calomnie portée sur Hippolyte qui l’aurait violée, elle se destitue du rôle de victime. La superbe tirade du messager dans l’unique scène de l’acte IV,  en décrivant de la mort atroce d’Hippolyte, fait perdre à Phèdre son rôle de victime injustement frappée par la sentence d’un dieu vengeur. La calomnie la place au rang des vils mortels. Néanmoins, ne pas se tromper, c’est bien Phèdre qui est l’héroïne tragique chez nos tragédiens antiques, elle qui a le rôle principal.

La libre adaptation et la sublime interprétation d’Isabelle Krauss restitue avec fidélité les qualités de l’héroïne de Sénèque. Son talent et la compréhension de l’écriture du personnage d’Euripide à Racine ont su l’amener à  proposer, avec ses Soliloques, un excellent et brillant moment de théâtre.

Nadine Eid

Mise en scène et interprétation Isabelle Krauss


A déguster dans le respect d’une rareté. À saluer.

Isabelle Krauss sera Médée dans le Off 2026 dans le même lieu


LE REGARD DE MARGUERITTE ROMEUF:


On ne sort jamais indemne d'une pièce de théâtre, dit-on...ce fut le cas hier, 11 avril2026, après avoir reçu en direct au plexus l'adaptation de Phèdre d'après Sénèque, mise en scène et interprétée magistralement par Isabelle Krauss au Théâtre des 3 Raisins !

Les affres de la passion, les tourments de la culpabilité, cette comédienne hors pair, nous les communique avec puissance et sensibilité.

Dès l'entrée du public, l'ambiance nous happe...le plateau est vide. Seule, agenouillée contre le mur du fond, de dos à la salle, les doigts écartés, bras plaqués au mur, dans une pénombre bleutée, la silhouette de la comédienne se détache et nous interpelle.

Soudain, sa voix surgit du silence, ronde, chaude, puissante, magnifiquement attractive.

Elle est Phèdre !

Cette femme lutte, rongée par la passion et le désir charnel. Elle se sent coupable d'être tombée amoureuse malgré elle du fils de Thésée, roi d'Athènes, son époux. Le jeune Hypolite, objet de son amour éperdu, draine en elle un désir profond et puissant, que traduit le langage corporel d'Isabelle Krauss, tout en intensité et pudeur à la fois.

Mais la culpabilité la torture.

Et c'est avec brio que cette comédienne nous embarque dans la bousculade des sentiments contradictoires qui subjuguent Phèdre et la réduisent à la soumission.

Phèdre est devenue esclave de cet amour.

« L'angoisse m'épuise », dit-elle, « Il me faut agir...ou périr. »

« Il est trop tard pour la morale, J'AIME ! »

« Entends la prière d'un cœur qui voudrait se taire. »

« Appelle-moi la petite esclave », dit-elle à Hypolite.


L'intensité de cet amour passionnel m'a conduite à penser à la chanson de Jacques Brel « Ne me quitte pas », et aux interprétations viscérales et poignantes d'Edith Piaf.

Comment ne pas évoquer aussi ce film récent « L'Amour Ouf » !

L'amour si puissant que l'on en devient l'esclave.

Les frictions intérieures éprouvées par Phèdre, dans la puissance de son désir et le rejet brutal de cette passion, la bande sonore les souligne avec subtilité...un frottement de gong qui crisse tout au long de ce monologue, parfois discret, parfois amplifié.

L'impuissance de Phèdre sur l'emprise de ses sentiments, Isabelle Krauss choisit de la traduire par ses silences lourds, bouche béante. Et c'est fort !

« Les soucis sont bavards, les tourments sont muets. »

Tout, dans le langage corporel de la comédienne est précis, symbolique, comme une chorégraphie, une codification du geste, à la manière du Théâtre Japonais, évoquant aussi, d'une certaine façon, le Théâtre d'Ombres.

Pour tout accessoire, trône, à Cour, un magnifique gong suspendu, derrière lequel Isabelle Krauss cache son visage dans le rôle de narrateur. Elle le frappe d'un maillet, faisant retentir le son vibrant de cet instrument dédié au cérémoniel.

La mort d'Hypolite, elle choisit de la raconter, factuelle et distanciée.

Lorsqu'on évoque Phèdre, on pense immédiatement à Jean Racine et ses magnifiques alexandrins.

Mais le choix d'adapter Sénèque traduit la volonté d'Isabelle Krauss d'aller à l'essence même de la passion dans un langage direct et puissant.

Sénèque aussi nommé Sénèque le Jeune, ou Sénèque le Philosophe, ou encore Sénèque le Tragique, naquît en l'an 4 avant J-C à Cordoue en Espagne, et mourut le 12 avril 65 à Rome.

(Jouer son texte le 11 et le12 avril 2026... est-ce une coïncidence...ou un hommage?)

Homme d'Etat, philosophe stoïcien, et dramaturge, il fut accusé d'avoir participé à une conjuration contre Néron, et reçut l'ordre de se suicider. Il accepta la sentence et s'ouvrit les veines. Son épouse choisit de mourir avec lui.

Ce représentant du Stoïcisme antique prôna le détachement, pour vaincre les craintes et les passions, afin d'obtenir la paix de l'âme. (Il inspira beaucoup Montaigne).


Citation attribuée à Sénèque :

« Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas. C'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles. »


Et Isabelle Krauss a osé !

Osé un texte fort.

Osé un seule en scène.

Osé une mise en scène épurée et tellement efficace !

Osé un jeu de tragédienne tout en profondeur et subtilité.

Osé clôturer sa prestation sur une image saisissante d'un glaive prêt à transpercer son cœur, telle une Hara-Kiri.


Pour le Festival d'Avignon 2026 elle présentera son Médée...force est d'imaginer une proposition dans la même veine que son Phèdre...je m'y précipiterai !


Texte adapté librement de Sénèque.

Mise en scène et interprétation : Isabelle Krauss


Marguerite Romeuf



Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

A Propos

12438950_439998056196250_4685327206366182128_n-1.jpg

Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

Articles

don.png

Restez informez de nouveaux articles

Merci de vous être abonné!

Pour nous contacter

  • Twitter
  • Facebook

Merci pour votre message

6C2CE3037EB7451AA9DF381BC5AA4967.png

© 2025 Lesartsliants.com by Savage Designs

bottom of page