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Le Professeur

  • Photo du rédacteur: Fanny Inesta
    Fanny Inesta
  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture

LA SCALA 600 Avignon

Le 6 mars 2026 à 20h





La Scala 600 affichait complet ce 6 mars …

Au lever des lumières, une photographie en noir et blanc : la cour du collège où enseignait Samuel Paty.

Sur scène, presque rien. Une obscurité dense, un pupitre, et la silhouette, vêtue de noir, droite et grave de Carole Bouquet. C’est dans ce dépouillement que se déploie le texte d’Émilie Frèche, mis en scène par Muriel Mayette-Holtz : le récit des derniers jours de Samuel Paty, depuis les premières alertes jusqu’au moment où tout bascule.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une mécanique sociale qui, pièce après pièce, finit par broyer un homme. Une accusation lancée par une élève. Un père qui s’emporte et désigne un coupable. Une figure religieuse qui réclame l’exclusion. Puis la machine s’emballe : images relayées sur les réseaux sociaux, menaces, soupçons qui prolifèrent comme une mauvaise herbe. Autour de l’enseignant, les soutiens se fissurent. Les collègues prennent leurs distances, les réunions se succèdent, l’institution s’agite. On dépêche des médiateurs, on cherche l’apaisement. Et l’on finit par demander à celui qui n’a rien fait de reconnaître qu’il aurait, malgré tout, blessé, heurté des sensibilités.

Cette spirale de renoncements compose un récit qui glace : celui d’une communauté qui, par fatigue, peur ou prudence, laisse s’installer l’injustice.Il explore la pente glissante qui mène de la peur à l’abdication, du fanatisme à la barbarie. Le texte remonte ainsi le fil qui mènera, un jour d’octobre, à l’assassinat de Samuel Paty.

La mise en scène de Muriel Mayette-Holtz choisit la simplicité. Une lecture, parce que cette histoire ne peut pas vraiment « se jouer ». Une voix. Dans cet espace presque nu, les mots deviennent des coups secs.

Carole Bouquet lit ,ou plutôt transmet.

Une voix seule pour faire entendre les multiples figures de cette tragédie : parents indignés, prudences, rivalités et manque de solidarité entre collègues, malentendus administratifs, peur de faire des vagues Une communauté entière qui, sans jamais vouloir le pire, laisse pourtant la situation dériver. Autant de petites dérobades qui, peu à peu, rendent l’injustice possible.

Carole Bouquet ne force ni l’émotion ni l’indignation ; elle les laisse surgir d’elles-mêmes. À peine un changement de rythme,de voix, de posture, et un autre personnage affleure. On la sent constamment sur le fil jamais dans l’emphase, toujours dans la précision. Elle lit sans appuyer là où le texte frappe déjà.

La comédienne tient ainsi une ligne de crête : dignité, gravité, mais aussi parfois une pointe d’amertume devant ce que le texte dévoile de mesquineries et de lâchetés. Elle porte ce texte comme on porte un poids, avec cette élégance austère qui lui est propre, faite de retenue et d’inflexions millimétrées.

Les lumières de François Thouret ouvrent parfois la salle, comme pour rappeler au public qu’il n’est pas simple spectateur de cette histoire. La musique de Cyril Giroux glisse des sons familiers d’école brouhaha d’élèves, sonnerie qui prennent peu à peu la couleur d’un compte à rebours.

Un bref incident technique vient toutefois troubler le fil du récit : le son faiblit un instant. Une voix dans la salle lance « Son ! ». Carole Bouquet se tourne alors vers la régie et répète calmement, mais avec autorité, le mot, ajoutant qu’elle peut aussi hausser la voix si nécessaire. L’incident est vite réglé, mais il casse légèrement l’élan de cette progression dramatique pourtant si rigoureuse.

Le spectacle trouve aussi sa force dans ce qu’il ose regarder en face : non pas seulement la barbarie, mais l’enchevêtrement de petites abdications qui la rendent possible. C’est à cette banalité du renoncement que s’attaque le texte, avec une lucidité glaciale.

Et puis vient la fin. La lecture d’une lettre d’ancienne élève, quelques notes de piano, un geste simple : Carole Bouquet tend la feuille vers le ciel. Rien rien de démonstratif .Seulement un silence lourd, où chacun comprend ce que cette histoire nous oblige encore à regarder.

Et lorsque le silence se brise, chacun repart avec le poids de cette histoire ,et la certitude que certaines vérités ne s’effacent jamais.


Fanny Inesta


Texte d’Émilie Frèche publié par les éditions Albin Michel

Avec Carole Bouquet

Mise en scène :Muriel Mayette-Holtz

Lumières: François Thouret

Musiques :Cyril Giroux


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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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