Comment j'ai dressé un escargot sur tes seins
- Nadine Eid

- il y a 13 heures
- 5 min de lecture
Théâtre de L’Atelier Florentin
38 rue Guillaume Puy Avignon 84000
Jeudi 12 février 2026 à 20h00
durée 1h10
Au temps qui renouvelle mes soupirs par le très doux souvenir de ce jour où mes si longs martyres commencèrent(…) Amour, mes peurs, mes peines, la saison m’avaient alors au lieu clos ramené où mon coeur las tout son fardeau dépose.
Pétrarque
L’Atelier Florentin a repris pour une soirée exceptionnelle Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins de Matei Visniec. Cette coproduction du théâtre du Balcon et du Théâtre de l’atelier Florentin est plus qu’une superbe réussite, c’est un pur joyau.
Le texte extraordinaire et ardu de Matei Visniec, sublimé par la scénographie et la mise en scène de Serge Barbuscia, est porté par le comédien Salvatore Caltabiano qui exécute un jeu d’un perfectionnisme bluffant.
L’écriture est serrée, dense, nerveuse. Visniec nous convie à explorer, via un parcours d’introspection du personnage, les différentes phases du sentiment amoureux.
L’auteur place résolument son personnage dans un univers décalé, burlesque, atemporel.
Un homme se parle, parle à l’élue de son coeur et nous parle à dessein de comprendre, de mettre un peu d’ordre ou de calme là où tout n’est plus que chaos, quête et désir, exaltation, craintes et doutes mais surtout interrogation. Se mettre en face de soi, interroger ce coeur, organe et siège mythique du sentiment amoureux c’est aussi s’exposer à de singulières découvertes. De la cristallisation stendhalienne à l’amour courtois avec la récurrente apostrophe à ma-Dame, aux clichés du drame bourgeois de l’enlisement, un coeur extirpé de la poitrine pour mieux nous donner à voir est mis à nu.
Le burlesque et l’absurde comme a priori place résolument le sujet de la pièce dans un univers très particulier qui est en quelque sorte la signature de l’auteur. La perception du sentiment conduit l’être sensible en des lieux insondés qu’il va devoir explorer en abdiquant de toute rationalité. C’est un peu comme si un personnage de Beckett se retrouvait dans une intrigue kafkaïenne rédigée par Ionesco. Le texte découd l’équilibre, établit des ruptures qui font alterner l’exaltation aux rares atonies et aux questionnements multiples. Il y a de la jubilation dans la nécessité de signifier autrement, de montrer les méandres d’une carte du tendre qui ne peut se parcourir que dans la folie du sentiment amoureux. Ce coeur qui marche, saute les obstacles et court vers l’autre nous conduit à rejoindre Spinoza, l’amour « est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ».
Pour mettre en scène cette pièce à l’écriture concise, alerte, d’une précision d’horloger, Serge Barbuscia a choisi un décor minimaliste.
Une malle de bois aux multiples trappes permet au comédien d’adapter ses entrées et sorties aux aléas de son errance amoureuse. S’extirper ou pénétrer, se glisser ou se réfugier, s’isoler ou s’y trouver enfermé, tous les registres des affres de la relation amoureuse vont exploiter les possibilités d’expression de cette simple caisse. C’est un choix qui colle à la densité du texte : la rigueur du peu pour signifier l’essentiel avec force. Le poids de la relation amoureuse est si lourd à porter que lorsque le comédien pousse la caisse c’est à grand peine et en s'arc-boutant. La réitération de cette scène le place au rang d’un Sisyphe.
Tous les déplacements permis hors de cette caisse ne le sont qu’en rapport avec elle. L’amour est obsession et la caisse en est la représentation symbolique. S’instaure un jeu entre vouloir demeurer malgré les affres et désirer partir pour respirer hors de l’autre voire hors de soi.
L’enfermement est au coeur de la scénographie, c’est par lui que se construit la divagation et l’errance du sentiment.
La création lumière de Sébastien Lebert exploite avec finesse et brio les ombres portées à l’intérieur de la caisse. Il y a des moments intenses, poétiques lorsque la lumière caresse et balaie le visage du comédien dans la caisse-refuge comme pour l’effacer. L’antinomie marque ce lieu intime mais ouvert de toutes parts par lequel tout peut être construit. Il fonctionne donc un peu comme le lieu des possibles à découvrir ou à élaborer. Les déplacements sont rigoureusement adaptés au texte et font sens. L’objet devient comme un médiateur à l’autre et à la relation, il a aussi fonction d’objet transitionnel.
La partition musicale d’Eric Craviatto est d’une signature remarquable. Elle précise sans outrances les moments clefs, signale par des notes-onomatopées les interjections du comédien et corrobore les paroles malicieuses. Il y a presque une clairière de bruitage parfois tant sont ténues les notes égrenées et l’on sourit d’aise à l’écoute de cette intelligente et belle exécution qui n’est pas sans rappeler la subtilité de certaines musiques de film. C’est plus qu’un habillage pour la voix et le texte, un parfum.
La voix OFF de Dorothée Leveau est un élément qui donne à la mise en scène une présence à l’absente trop présente : la femme aimée envahit l’amoureux, elle est son obsession ; pour lui, elle est partout. Cette voix incarne pour le spectateur le personnage de la femme aimée et au delà, le charme responsable du sentiment agissant.
Porter un tel texte est en soi un challenge car les écueils possibles de l’interprétation sont nombreux. Salvatore Caltabiano est époustouflant. Dès les premières paroles, le ton est donné : justesse, mesure, rythme, diction, expressivité du visage gestuelle au cordeau et émotion en intra-veineuse. Avec une grande maitrise gestuelle dans ses déplacements, il joue les fluctuations des états amoureux lesquels sont jalonnés d’interrogations multiples, de craintes qui se meuvent en questionnements obsessionnels, en moments de jubilations extrêmes et d’atonie. Les incessants aller-retour au sein de la caisse sont réalisés avec la nécessité de signifier et adhèrent aux états dans lesquels il est transporté par le sentiment aliénant. Quand il se tait, seul le corps exprime et le visage parle. L’expressivité d’un sourcil, celle des commissures des lèvres, le plissement d’un front perplexe, l’incrédulité d’un regard, arrondi, une moue dubitative, un visage étonné ou hilare servent un silence éloquent. Même le cri quand il est silencieux devient plus audible. Ce que Salvatore Caltabiano offre, avec élégance, au public, est un véritable morceau de bravoure, voire d’anthologie. Le perfectionnisme dont il fait montre n’altère en rien la spontanéité de son interprétation qui, pour être maîtrisée, n’en est pas moins très naturelle et sobre. Sans nul doute il s’agit là pour le comédien d’un de ses grands rôles car il y est tout simplement magistral.
Merci et chapeau bas
Nadine Eid
Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins
avec Salvatore Caltabiano
Mise en scène et scénographie Serge Barbuscia
musique Eric Craviatto
voix Dorothée Leveau
lumière Sébastien Lebert
décor J. P. Marmoz
Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins
avec Salvatore Caltabiano
Mise en scène et scénographie Serge Barbuscia
musique Eric Craviatto
voix Dorothée Leveau
lumière Sébastien Lebert
décor J. P. Marmoz













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