Apollinaire Eclats d'amour
- Nadine Eid

- il y a 23 heures
- 4 min de lecture
Théâtre de l’Optimist
50 rue Guillaume Puy Avignon
Sortie de résidence et avant-première Off 2026
Le 24 avril à 18h
Durée 1h15

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Le Pont Mirabeau
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique.
La chanson du mal aimé
Comme pour Le choix des âmes et Mille 100 jours, Stéphane Titeca s’attache à explorer les moments, les instants de nos vies où le spécieux n’existe plus. Tel un chirurgien rompu à son savoir et à son exercice, il tente de parvenir à prélever et circonscrire, éradiquer parfois. L’écriture théâtrale est son scalpel mais sa dextérité, il la met au service de l’humanité de ses personnages, là où l’homme tutoie son âme à laquelle il doit sincérité et justification d’existence. C’est dans cette franche ténue et improbable des minutes et des secondes de crise que le personnage est en face de l’homme et lui restitue sa véracité.
Les choix de Stéphane Titeca sont donc ambitieux car ils visent des cibles que d’aucuns manquent par ignorance, paresse ou pire désintérêt. Qu’il en soit salué.
Le titre presqu’une anamorphose est à la hauteur du nom qu’il contient, Apollinaire, un des cinq ou six monstres sacrés de la poésie française. L’éclat d’obus est le déclencheur, iI a visé la cérébralité d’un homme étonnant, un poète qui s’est engagé au plus près de sa mort pour mieux accéder à la vie. Est poète celui qui a rejoint son humanité et, ce faisant, ne peut vivre autrement qu’en la formulant au plus juste et au plus vrai de son ressenti. Respirer dans et par les mots c’est être ; Apollinaire, même si son oeuvre s’étend sur peu d’années, figure parmi ceux pour qui la poésie est le vecteur du souffle.
Les quelques vers en exergue sont issus du même recueil Alcools. Entre le Pont Mirabeau et La réponse des cosaques Zaporogues, l’immense fantaisie d’un être pluriel résume l’insaisissable d’une écriture aussi riche que stupéfiante.
Le choix de faire parler celui qui a écrit convient à l’urgence de la situation. Gravement blessé à la tête, le soldat Apollinaire parle pour ne pas s’endormir. Il résiste au sommeil mortifère pour tenter de discerner un chemin, partir, rallier l’arrière et se faire soigner.
Madeleine et Marie, Lou, ses amantes de coeur, de corps, les femmes qui ont jalonné sa courte vie, l’accompagnent de souvenirs en souvenances vers le chemin à trouver. La mère trouble l’image de l’unique, celle de l’amour fantasmé, figure féminine présente entre toutes. Cette figure de proue aurait méritée d’être davantage traitée comme telle pour en faire la légende et le creuset des femmes de sa vie. Toutes, de facto, l’ont fait hésiter entre la Vierge et la Putain vêtues du même respect, sacrifiées par l’homme sur l’autel de l’amour impossible. La voix Off d’Agathe Sanchez surajoute un peu les injonctions et la parole du soldat semble parodier sans nécessité si ce n’est celle d’annoncer les sons perçus durant la chirurgie.
Il parle et la bande-son en fond de guerre emplit son langage, le situe dans une guerre proche, celle du front. Il la revendique, c’est pour lui un véritable engagement. Nul n’est dupe, il y a une volonté de questionner la mort en provoquant la vie et réciproquement. La mort évidemment est probable comme toujours et plus encore ici dans la proximité du front. Etonnamment et comme innocemment la sensualité d’Apollinaire côtoie la Faucheuse et la grisante euphorie flirte avec le jeu de la peur dopé d’adrénaline.
Pierre Jouvencel n’a rien à prouver en matière de personnage investi. Après Hugo, Apollinaire s’édifie. L’homme et la sincérité brute de son engagement s’endossent sans difficulté. Le soldat et ses souvenirs d’homme, l’évocation des amis proches, ses amours comme ses amitiés sont convoquées dans les bruits sourds de la guerre.
Le soldat blessé parle et cependant, la narration finit par perdre l’écoute. Le choix de donner voix au soldat peut sembler légitime néanmoins il s’agit d’une parole de poète et il est regrettable
que cette parole ne s’écrive pas et demeure, par trop, dans le dénoté. Il y a cependant des moments où le poète se pointe sous la vareuse. Lorsque le soldat triture, caresse et modèle la poupée-statuette ses mains écrivent une concrète épiphanie, l’émotion surgit. On se prend alors à regretter que le poète cède au bavardage de l’homme et la sobriété des fulgurances du poète nous cueille ça et là mais trop peu.
Augurons que cette sortie de résidence puisse évoluer d’ici le festival et que l’intensité des moments christiques remarquablement interprétés par Pierre Jouvencel gagne sur le spectaculaire de la guerre avec la théâtralisation des chutes dont on peut sans difficulté se passer.
Le grand gaillard costaud qui questionne de ses mains les petites statuettes féminines met en scène mieux que les mots Apollinaire poète et homme, soldat et éternel enfant qui pense avoir choisi l’univers de la guerre alors que tout vient l’infirmer …
Nadine Eid
Un texte à creuser au delà de la profondeur des tranchées
Ecriture et mise en scène Stéphane Titeca
Interprétation Pierre Jouvencel
Voix Agathe Sanchez
Production Compagnie Élégie
Apollinaire Eclats d’Amour
Théâtre des Corps Saints
76 Place des Cours Saints Avignon
Off 2026 du 4 au 24 juillet à 14h40 relâche les jeudis









Commentaires