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  • André Benayoun

La Solitude

Dernière mise à jour : 28 mars 2023

Ce n’est que lorsque l’homme a trouvé la paix en lui-même qu’il peut entreprendre de la chercher dans le monde entier.

On se sent bien seul… .

Choisie ou subie, la solitude emprunte des chemins divers. Qu’elle soit ce jardin entretenu que l’on cultive au fil des jours ou cette longue traversée du désert, auxiliaire de la création dans une discrète complicité ou simple émissaire de l’ennui, elle affecte chaque individu. Elle est toujours là, chez ceux qui fuient la vaine agitation du monde dans une retraite salutaire, comme chez ceux qui dans la multitude éprouvent le besoin d’échapper à la peur d’être seul. Et cependant on n’est jamais si seul que dans cette marée humaine où l’on croit surnager, alors qu’on ne fait que s’y noyer. Plutôt que tituber avec la foule dans une violence qui n’est jamais qu’un défoulement grossier, fuir ces situations d’hystérie et d’ivresse où l’individu ne s’appartient plus, c’est encore l’occasion de se retrouver seul avec soi-même. Nous vient alors le besoin de tromper notre solitude, de retrouver des amis, car on peut vouloir s’isoler sans pour autant être esseulé. Et, à moins que la solitude ne soit troublée par une visite inattendue, c’est à travers ces échanges et dans une conversation enrichie par les pensées et la méditation que l’on se dit que si la solitude est tout de même créatrice, ces visites ou ces retrouvailles quant à elles passent pour être régénératrices. Et pour peu que notre interlocuteur soit aussi un solitaire, alors la conversation se nourrit de cette réciprocité et des réflexions qui ne peuvent naître que lorsqu’on a été seul avec soi-même, tant il est vrai que deux solitaires pour avoir éprouvé la solitude après des temps de silence ont bien des choses à dire. Aucun rapport toutefois avec ces causeurs qui à force de parler de tout et de rien finissent par trouver quelque chose à dire. A moins que, à propos de rapport, notre interlocuteur ne soit une interlocutrice. Dans ce cas les deux solitaires peuvent avoir bien des choses à se dire. Même si l’essentiel est dans le non-dit. Ainsi cette communication, enrichie par ces moments de solitude peut aboutir à un authentique échange de mots dits et surtout non-dits, à travers un silence, par l’expression d’un regard, d’une émotion partagée, voire plus si affinités. Autant reconnaître que si l’on se sent peu enclin à héberger un réfugié politique, on peut accueillir à bras ouverts une réfugiée poétique. A vrai dire on ne se sent jamais aussi seul que dans une relation amoureuse: « plus je m’approche de l’autre, disait Levinas, plus je sens qu’il m’est étranger ». Aussi rien ne saurait distraire une âme seule, pas même la présence de l’âme sœur. Sans doute parce que l’amour se nourrit autant de présences que d’absences. De belles âmes taxeront cette propension à la solitude d’égoïsme ou d’indifférence, en vous mettant au défi d’accueillir un émigré chez vous. Cette “générosité“ purement théorique trouve sa résonance dans l’Emile de Rousseau où l’auteur brosse un système idéal sur l’éducation des enfants, tout en mettant les siens – il en avait cinq – à l’assistance publique. Aujourd’hui ces belles âmes se disent prêtes à mourir pour défendre une noble cause, celle des opprimés, pourvu qu’elles n’aient pas à vivre avec. Aussi vrai qu’elles n’attendraient pas qu’un proche soit dans un état de totale dépendance physique ou mentale pour le conduire dans une maison de retraite ou un EHPAD. Mais pour être solitaire, on ne se sent pas moins solidaire du monde et de ses turpitudes. On peut tout aussi bien se prêter aux autres, mais ne se donner qu’à soi-même, dans un égotisme de bon aloi, à l’exemple de Montaigne s’isolant dans sa tour – librairie, loin de l’agitation du monde et de ses vacations farcesques, trouver dans la lecture ou la méditation une harmonie avec soi-même, un espace où se faire particulièrement la cour; ce qui, chez l’auteur des Essais n’est jamais qu’un préambule à découvrir autrui et exposer son art de voyager. Vouloir se protéger de l’agitation ne se réduit pas à fuir la société, ainsi qu’un Alceste qui de révoltes en rancœurs voudra s’enfermer dans la solitude d’un hypothétique désert. C’est peu dire que l’éloge de la fuite ne se borne pas à la réclusion à perpétuité, même si dans un isolement provisoire elle semble offrir une chance de salut. Puisque tout le malheur des hommes, selon Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre, on peut se demander si la retraite d’Oblomov, ce personnage de Goncharov plongé dans une douce léthargie, loin des voyages et des rencontres, n’est pas sœur de la sagesse tout autant que de la paresse. A moins de transcender la réalité par le rêve quand l’imaginaire tient lieu de vérité, tel Don Quichotte toujours en quête d’aventures, et qui, au terme d’une existence riche en péripéties, se dit: «maintenant que je vois la vie telle qu’elle est, je ne suis plus bon qu’à mourir»: triste constat du chevalier errant ou sursaut de lucidité ? Le navigateur, l’explorateur ou le promeneur, dans ce rendez-vous avec lui-même qu’il s’est fixé, éprouve dans sa quête de solitude la sensation de vivre intensément ce besoin de se retrouver, de ressentir toute la force existentielle de son isolement, loin des chemins tracés par l’habitude. La connaissance du monde passe d’abord par la connaissance de soi. Le narcissisme revu et corrigé par Lou Andreas Salomé n’est jamais qu’une recherche analytique et introspective. Approfondi par Freud, il détermine à travers le moi le cheminement de toute une existence pour une meilleure connaissance des autres. Il n’est pas rare de constater que la présence d’un animal, plus particulièrement un chien ou un chat, pour autant qu’on s’astreigne à leur entretien, réponde à un vrai besoin de communication. Bien moins astreignante reste la compagnie d’un oiseau ou d’un poisson, à condition que la cage ou l’aquarium, dans cet enfermement, ne soit pas un obstacle à une réelle présence ou ne nous ramène pas à notre propre enfermement. On peut toujours adopter une mésange, plus docile et plus facile à apprivoiser que la mégère qui inspira le grand Will. Curieusement, on ne se sent jamais aussi seul qu’au milieu de la foule, contrairement à ce personnage de Musset qui après avoir vidé une bouteille de lacryma christi, tâche d’y voir double afin de se servir à lui-même de compagnie. La solitude trouve ainsi un accord dans la chanson avec toutes ces voix célèbres: Gilbert Bécaud pour la conjurer ironiquement dans un déni « … la solitude ça n’existe pas…», Barbara pour murmurer dans une lancinante mélancolie «…elle est revenue, elle est là…», Georges Moustaki pour révéler «… qu’elle sera sa dernière compagne… », Serge Reggiani pour avouer:« ma liberté toi qui m’as fait aimer même la solitude », Jacques Brel pour reconnaître dans un constat aussi désenchanté que fatal «…on se retrouve seul…», Georges Brassens pour nous assurer «… que le pluriel ne vaut rien à l’homme… » Léo Ferré pour confirmer qu’avec le temps «…on se sent tout seul peut-être, mais peinard…» » . Est-ce assez convenir que la solitude dans sa permanence ou son intermittence est inhérente à notre humaine condition. Aussi loin du divertissement pascalien que de la retraite de l’ermite, elle nous remet face à nous-mêmes, dans un surcroît de présence au monde quand en se retrouvant seul avec sa solitude on se surprend à s’entendre dire: « On se sent seul…bien seul…si bien… ! »

A.B.

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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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