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  • Photo du rédacteurNadine Eid

Elle ne m'a rien dit

Le 18 mai 2024  à 20h/ du 29 juin au 21 juillet à 22h30

Relâche le 2, 9,16 juillet

Théâtre de l’Oulle// la Factory

19 Place Crillon 84000 Avignon








Photos : Nadine Eid


L’omerta qui pousse une femme victime de violences psychologiques, verbales et/ou physiques de la part de son père, frère, compagnon, époux ou ex à se taire est établie dès l’enfance par la domination patriarcale, machiste exercée à l’encontre des petites filles. Aujourd’hui encore, elles sont  éduquées pour être au service de leur maître, dans le creuset des résignations, de l’obéissance et de l’allégeance au père, frère et époux.

La première violation des droits humains est celle faite au genre. Ensuite, ce ne sont que des conséquences.

Le féminicide, crime de genre sociétal est planétaire. S’employer à les dénoncer c’est ne pas collaborer par le silence à ce qui est un holocauste homéopathique mondial, quasi consensuel, préservé par les admissions implicites de la violence comme un attribut de virilité.

Ahlam Sehili était. Son époux, une caricature de pervers narcissique lui a ôté la vie par sa décision, sa puissance, sa légitimité affirmée, son droit de mec. La veille, un policier avait refusé d’enregistrer sa plainte et l’avait dirigé vers le commissariat de quartier. De guerre lasse, elle avait rejoint son domicile .

Ce qui finalement n’est qu’un fait divers supplémentaire à ajouter à la longue liste des féminicides, est devenu cependant, un de nos faits historiques majeurs : l’État a été condamné pour "dysfonctionnement du service public de la justice, une première en France, singulièrement passée à la trappe médiatique. La pugnacité de sa soeur Hager a permis, après onze années de combat, cette nécessaire reconnaissance.


Tout d’abord il y a Ahlam presqu’un anagramme mais mieux, « c’est un ange », lui dit Hager, c’est un rêve par son étymologie. Les deux soeurs s’adorent comme ce peut être souvent le cas et Hager entoure de joie, de rassurance, de protection, mais surtout d'amour sa soeur qui le lui rend bien. Un handicap de naissance lui interdit de marcher.

Les deux soeurs se ressemblent, elles sont solaires… belles, intelligentes, aimantes. Elles irradient cette joie, cette empathie, cette foi en la vie, celles qui font défaut aux PN, celles qu’ils convoitent car ils ne peuvent qu’envier ce dont ils sont structurellement dépourvus. Rien que du très classique ; un enfer au quotidien remarquablement mis en scène par l’auteur Hakim Djaziri.


Aux côtés de Séphora Haymann et de Lisa Hours, les deux soeurs, il s’approprie magistralement du rôle honni. Il le déploie avec une méticuleuse véracité au sein du salon

de l’appartement d’Ahlam, aux cloisons légèrement opacifiées pour signifier l’intimité tout en permettant la visibilité. Ce lieu  protecteur emprunt de chaleur, lieu de vie d’Ahlam occupe le centre de la scène, il est le microcosme de son espace intérieur. Calme, accueillant, feutré, doux et bienveillant, il lui ressemble. Côté cour, il y aura une table de bar et deux chaises pour la scène de la rencontre entre Ahlam et son futur époux (phase de la séduction du prédateur) puis un bureau et deux chaises pour le juge, le maire… les



rencontres avec les rôles des personnages de la police, du judiciaire ( Antoine Formica et Corine Juresco) dont il faut souligner la justesse d’interprétation et le poids du texte parfaitement saisi par les comédiens. Dans la Kyrielle de rôles de ces deux comédiens, est à saluer encore l’incroyable vérité de ton. Le travail d’immersion, de documentation semble très fouillé. L’écriture  certes mais le ton de tous les comédiens révèlent cette connaissance du processus implacable de l’emprise et de ses ravages.

Tout au long de ces jours de calvaire -  signifiés et égrenés en projection de nombre « Jours moins » sur la toile qui ombre le salon d’Ahlam - le public assiste à la spirale infernale, celle dans laquelle on tombe lorsqu’on devient victime d’emprise. Le décompte menaçant des jours rappelle l’inexorable et toujours très rapide escalade de la violence du PN. La sidération de la victime joue à plein et sert le bourreau. Le rôle d’Hakim Djaziri n’hésite pas à montrer l’ascension inouïe de ce type de violence qui vise essentiellement à détruire  et à jouir de la souffrance de l’autre, faute de pouvoir vibrer d’un quelconque ressenti altruiste, par défaut d’empathie. Les coups se doublent ou suivent la violence verbale et Ahlam sidérée ne peut utiliser de langage approprié pour contrer son manipulateur qui d’instinct sait appuyer là où ça fait mal. Il lui ôte toute considération et annihile toute confiance en elle, en ses capacités, l’isole dans une inconcevable souffrance quotidienne, obsédante, paralysante.


Ahlam n’a rien dit a Hager car la cruauté de ce traitement hors de toute compréhension possible par elle, hors de sa conception de l’amour ou des rapports humains, l’a isolée dans un huis-clos irrespirable sous l’omerta, dans la honte aussi de ne pas parvenir à voir clair pour stopper les comportements inhumains qu’il lui inflige, dans le souhait enfin de ne pas en parler sa soeur pour ne pas l’affliger et  lui épargner la souffrance d’une telle révélation.

Dans les situations limites telles que celle-là nous sommes toutes soumises à l’unisson des schémas comportementaux qui relèvent des mêmes principes, la sidération et la peur de pas être crue, entendue. Le travail de sape du bourreau a fait son oeuvre, la fuite est perçue comme impossible ou assujettie à des considérations autres que celle simple et urgente de sauver sa peau et celle de l’enfant. La distorsion de la perception chez la victime oblitère la cohérence d’un comportement adapté. Ahlam est rentrée chez elle car elle ne pouvait pas concevoir que son époux finirait par la tuer, dût-il s’y prendre de trois façons différentes : hémorragie interne par coups, strangulation inachevée et noyade pour terminer. Puis, ce fut au tour de sa belle mère miraculeusement rescapée qui reçut des coups de marteau sur le crâne et des coups de couteau dans le dos. Comment qualifier de tels actes ? Remugles malsains d’extermination de genre, holocauste féminin ?


Au final comment nommé un tel être ? Gommer son prénom ? Le pronom il est lui aussi difficilement prononçable, trop indigeste car l’inhumanité, la machine à broyer, est monstrueuse, affolante, sidérante aussi pour les témoins, les proches. L’enfant lui saura et la scène avec la pédopsychiatre indique la seule voie possible, celle de se vouer à la résilience de l’amour et de vivre en choississant cet unique rempart à la haine.

Dans le souci constant d’adhérer fidèlement à la tragédie d’Ahlam, Hakim  Djaziri a écrit un texte éminemment représentatif de l’emprise et de ses issues fatales. La violence des scènes de maltraitances psychologiques et physiques ne sont pas édulcorées et la prouesse de l’auteur comme celle des comédiens est édifiante tant il est manifeste qu’un tel sujet demeure ardu à mettre en scène.

Chapeau bas pour cette avant-première, très vive recommandation pour le OFF 2024 et remerciements pour le travail remarquable des comédiens et de l’auteur.

Augurons que les festivaliers sauront entendre « Elle ne m’a rien dit »  comme il se doit  !


Nadine Eid



Production Collectif Le Point Zéro

D‘après l’histoire vraie d’Hager et Ahlam Sehili

Texte et Mise en scène d’Hakim DJAZIRI/assistante à la mise en scène Marie COLLUCCI

Avec Séphora HAYMANN, Lisa HOURS, Corine JURESCO

Antoine FORMICA et Hakim DJAZIRI

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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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