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Derniers Jugements

  • Photo du rédacteur: Fanny Inesta
    Fanny Inesta
  • 16 juin
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 juin

2026 FESTIVAL OFF

Théâtre de l'Optimist

50 Rue Guillaume Puy

Du 4 au 25 Juillet (relâche le jeudi)

Crédit photos: Emvé

Léonard Cavadini



Après La Parenthèse du Mimosa et Stabilité Temporaire, qui avaient su séduire le public du Off d'Avignon par leur sensibilité et leur intelligence du récit, le Théâtre de l'Optimist revient avec une nouvelle création : Derniers Jugements.

Portée par l'idée originale de Thierry Desouche et la construction dramaturgique de Grégoire Aubert, l'écriture de Derniers Jugements séduit par son intelligence, son sens de la nuance et cet humour qui désamorce sans jamais affaiblir le propos.

Il y a d'abord cette affiche... Une pomme rouge, lisse, presque idéale. La morsure évoque immédiatement la tentation originelle, celle du fruit défendu, du désir plus fort que la raison, de ce moment où l'on choisit d'aller voir de l'autre côté des interdits. Mais ici, la chair mise à nu révèle aussi la moisissure. Comme si derrière nos élans, nos choix et nos transgressions se cachait inévitablement une part d'ombre , une faille, un regret, une vérité que l'on préfère parfois ignorer.

Cette pomme n'est pas seulement biblique ; elle est profondément humaine. Elle parle de nos contradictions, de cette étrange capacité à vouloir être vertueux tout en cédant à nos impulsions les plus secrètes. Elle résume avec simplicité ce que Derniers Jugements explore avec finesse : ce qui se joue en chacun de nous lorsque le masque tombe et qu'il ne reste plus que nos désirs, nos peurs et notre conscience pour nous tenir compagnie.

Henri Dutertre, avocat brillant, cultivé et volontiers vaniteux, se retrouve convoqué pour une affaire dont il ignore tout. Face à lui, une jeune femme aussi fascinante que troublante et plus tard, un étrange homme d'âge mûr lui proposent un marché des plus inattendus. À l'heure du choix, Henri Dutertre dégaine sa meilleure arme : un humour provocateur et souvent irrésistible. Ironie, mauvaise foi assumée, sens de la répartie, il transforme chaque échange en joute verbale, cherchant à reprendre le contrôle par les mots, à séduire, à déstabiliser ou simplement à fuir ce qui lui échappe.

Mais derrière les traits d'esprit, le vernis commence à se fissurer, les questions deviennent plus personnelles, les réponses plus inconfortables, et l'avocat est peu à peu entraîné dans une confrontation avec lui-même. Entre rêve et cauchemar, parviendra-t-il à sortir indemne de ce piège qui se referme ? Jusqu'au coup de théâtre final...

Une pièce entre gravité et légèreté qui aborde des questions telles que la mort, la culpabilité, le désir d'immortalité, le besoin d'être aimé .Ici, la réflexion passe par l'incarnation, le spirituel côtoie le très humain, la philosophie emprunte volontiers les chemins de la comédie.

La mise en scène de David Teysseyre accompagne ce mouvement avec sobriété. Quelques éléments suffisent à faire naître cet étrange tribunal : des cloisons mouvantes, un fauteuil roulant , une pile de dossiers. L'espace oscille entre rêve et cauchemar, réalisme et abstraction.

Dès son entrée en scène, Hélène Péquin capte le regard. Drapée dans une robe rouge éclatante, elle évolue avec sensualité dans une danse qui évoque irrésistiblement une Ève contemporaine. Tentatrice, magnétique, elle révèle peu à peu un personnage plus complexe qu'il n'y paraît. Qui se cache derrière cette femme voluptueuse ? Un souvenir ? Un fantasme ? Une conscience déguisée ? La comédienne navigue avec aisance entre légèreté et émotion, malice et gravité, sans jamais perdre son mystère.

Face à elle, Yves Sauton compose une belle présence. Avec ses chaussures dépareillées et son costume noir et blanc qui semblent défier les conventions terrestres, il avance comme s'il connaissait déjà la fin de l'histoire. Son calme, sa douceur teintée d'ironie et ce léger décalage qui surgit parfois provoquent de francs éclats de rire.

Au centre de cette étrange traversée, Grégoire Aubert impressionne par la précision de son jeu. En Henri Dutertre, il affiche d'abord une assurance insolente. Tout, dans sa posture et son phrasé, respire la maîtrise, l'élégance de celui qui a toujours raison, ou qui croit l'avoir. Arrogant sans être caricatural, séduisant malgré ses failles, il donne à son personnage une épaisseur qui dépasse le simple portrait d'un homme imbu de lui-même. Derrière les certitudes affleurent les fêlures. Et c'est précisément dans cette oscillation entre force et vulnérabilité qu'il excelle.

Au-delà de l'écriture brillante, dense et intelligente de Grégoire Aubert, la réussite de Derniers Jugements tient à l'alchimie entre ses trois interprètes. Chacun apporte sa couleur, son énergie, sa sensibilité. Ensemble, ils donnent chair à une fable métaphysique qui n'oublie jamais d'être incarnée, drôle et accessible.

On ressort avec le sourire, mais aussi avec quelques questions en tête. Après tout, qui n'a jamais plaidé sa cause devant le tribunal intérieur de sa conscience ? Qui n'a jamais succombé à une tentation, fût-elle minuscule ?

La pièce interroge ce que nous faisons du temps qui nous est accordé, ce que nous léguons, ce que nous regrettons. Elle parle des élans qui nous construisent autant que des renoncements qui nous poursuivent. Des amours que l'on protège ou que l'on abîme, des mensonges que l'on se raconte pour continuer d'avancer, des occasions manquées et des gestes qui sauvent, le tout sans jamais renoncer au plaisir du théâtre.

Une belle réussite à découvrir dans ce cru théâtral 2026.


Fanny Inesta


De Thierry Desouche et Grégoire Aubert

Mise en scène: David Teysseyre

avec: Hélène Péquin, Yves Sauton, Grégoire Aubert

Création musicale: David Richard

Création lumière: Léonard Cavadini

Création robe de la comédienne: Laura Sauton

Création de l'affiche: Pat Ricia




Le regard de Nadine Eid :


Derniers jugements

L’Optimist

50 rue Guillaume Puy

Festival Off 2026 à 14h55 relâche le jeudi

Générales de presse le 15 et le 16 juin 2026 à 20h



La Bible nomme la mort comme une conséquence du péché d’Adam. Sa désobéissance et la nature de sa transgression lui ont fait perdre l’immortalité. Les pères de l’Eglise ont entériné cette vision de la faute et du châtiment. Saint Augustin a peaufiné en condamnant à l’éloignement de Dieu le pécheur. Sa grande faute, vouloir s’approprier la connaissance représentée par l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. La tentation est grande mais cette connaissance appartient à Dieu.

Le péché originel et la perte de l’immortalité entachent la mort. Nous la récusons comme une malédiction fatale dans le parcours et la trajectoire de nos vies.

Notre imperfection ontologique et notre finitude nous caractérisent comme des êtres désirants, en cours de réalisation. Le Dasein de Heidegger procède de la conscience d’être à la fois le lieu et la compréhension d’un soi qui s’y expanse.


Derniers jugements  co-écrit par Thierry Desouche et Grégoire Aubert questionne avec originalité un lieu dans lequel le personnage principal, l’avocat Henri Dutertre se trouve projeté. Onirique et cauchemardesque, ce lieu-état nous apparait être majoritairement non connu du personnage interprété par Grégoire Aubert. Dutertre le si bien nommé, petit monticule, petite éminence isolée, est doté d’une suffisance qui n’a d’égale que l’ ignorance de son ego.


La pièce démarre sur une accélération digne d’un V8 de F40. Le public reconnait le ronronnement, le feulement bien identifiable.

L’avocat semble comme surpris, mais ce qu’il vit, le terme est une galéjade, est des plus singulier. Une femme superbe de sensualité joue d’ambiguïté et de séduction avec lui. Rencontre surprenante, elle n’est pas seule, car, celui qu’il pense être son époux -  Dutertre est  aussi un homme dénué d’imagination - agrée, avec une belle complaisance, au charme que cette femme sublime déploie à son endroit. Hélène Péquin incarne toutes les femmes. La mère bien sûr, celle qui rassure, protège, puis délègue à une autre ses fonctions ; la soeur et la confidente qui écoute, comprend et partage puis guide voire conseille au besoin et enfin l’amante, celle qui réunit les contraires et s’érige en vecteur d’ardent désir, toujours vif qui ne peut s’éteindre que dans un fantasme de réalisation mortifère.

À leurs côtés, en décalage marqué, presque ostentatoire, un homme sans âge mais qui parait incarner le savoir et la sagesse doctes, prend son temps pour expliquer, répondre aux questions et guider Henri Dutertre. Yves Sauton porte un défi de taille que le public voit progressivement se dessiner. Assisté par Hélène Péquin qui cultive le mystère, ils jouent à signifier un signifiant inacceptable pour l’avocat. Face à lui, la rhétorique du rôle de Grégoire Aubert s’épuise et l’argumentaire ne fait pas cible. Le temps est là pour accepter comme dans un deuil, faire que l’inconnu de ce lieu devienne un lieu à investir pleinement, à roder en quelque sorte.

Les thèmes abordés comme les questions posées et les problèmes soulevés sont étrangement nôtres, très banalement humains. Le chemin prend la forme d’une issue unique à interpréter cependant.

L’intérêt primordial semble être celui de pouvoir l’emprunter dans le désir et accessoirement la joie.

En ce sens, cette voie-passage fait office de personnage et le décor succinct oeuvre à caractériser la transparence des deux parois coulissantes comme un aboutissement d’une connaissance enfin bienvenue pour celui qui l’emprunte. « Ce quatrième  personnage» c’est celui d’un aboutissement à une conscience de soi,  à une réappropriation de l’être en Soi, une naissance en conscience. Dans la mise en scène de David Teysseyre, Grégoire Aubert subjugué par Hélène Péquin, assisté par Yves Sauton s’approprie un texte dense, très écrit et officiant.

Les rôles distribués sont cousus-main et le jubilatoire est étonnamment souvent au revers d'une réplique. Comme dans Stabilité temporaire, Grégoire Aubert ne nous prive pas et le métalangue cultive une ironie subtile et jamais gratuite. Les prolongements sont nombreux et bien évidemment, il est tentant de lire Derniers jugements comme un parcours analytique où le sujet se dépossède de l'objet, éclairé par la création lumière de Léonard Cavadini qui cultive l'émergence de cette appropriation.



Une belle synergie et une portée symbolique nourrissante


Nadine Eid


Derniers Jugements

de Grégoire Aubert et Thierry Desouche

Mise en scène David Teysseyre

Avec Hélène Péquin, Yves Sauton et Grégoire Aubert

Création musicale David Richard

Création lumière Léonard Cavadini


Le regard de Patricia George:


Derniers Jugements : un face-à-face captivant entre humour, séduction et introspection


Avec Derniers Jugements, les auteurs proposent une comédie dramatique aussi subtile que troublante. Sur scène, le décor minimaliste — une simple chaise, une pile de dossiers et une porte coulissante — suffit à installer un univers suspendu entre réalité et au-delà. Cette sobriété met pleinement en valeur le jeu des trois comédiens et la force du texte.

L’intrigue suit Henri Dutertre, avocat brillant et sûr de lui, confronté à deux personnages énigmatiques qui vont peu à peu faire vaciller ses certitudes. Les échanges, vifs et souvent drôles, oscillent entre joute verbale, règlement de comptes et quête de vérité. Derrière l’humour acerbe affleure une réflexion profonde sur la culpabilité, le sens de la vie et la peur de la mort.

Mention particulière à l’interprète féminine, évoquant une fascinante Morticia moderne. Superbe dans sa robe rouge, elle traverse la scène avec une élégance magnétique, ponctuant les dialogues de mouvements de danse sensuels qui apportent mystère et poésie au spectacle. Sa présence contraste avec la rigidité du personnage principal et renforce la dimension onirique de la pièce.

Portée par une mise en scène épurée et des acteurs investis, Derniers Jugements captive jusqu’à son dénouement. Une œuvre intelligente, accessible et émouvante, qui réussit à faire réfléchir tout en divertissant. Un très beau moment de théâtre.








































1 commentaire

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Gisèle
17 juin
Noté 5 étoiles sur 5.

Magnifique article! Vous lire fait partie de mes rituels, j'adore! Merci

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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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