Derniers Jugements
- Fanny Inesta

- il y a 19 minutes
- 4 min de lecture
2026 FESTIVAL OFF
Théâtre de l'Optimist
50 Rue Guillaume Puy
Du 4 au 25 Juillet (relâche le jeudi)
Crédit photos: Emvé
Léonard Cavadini
Après La Parenthèse du Mimosa et Stabilité Temporaire, qui avaient su séduire le public du Off d'Avignon par leur sensibilité et leur intelligence du récit, le Théâtre de l'Optimist revient avec une nouvelle création : Derniers Jugements.
Portée par l'idée originale de Thierry Desouche et la construction dramaturgique de Grégoire Aubert, l'écriture de Derniers Jugements séduit par son intelligence, son sens de la nuance et cet humour qui désamorce sans jamais affaiblir le propos.
Il y a d'abord cette affiche... Une pomme rouge, lisse, presque idéale. La morsure évoque immédiatement la tentation originelle, celle du fruit défendu, du désir plus fort que la raison, de ce moment où l'on choisit d'aller voir de l'autre côté des interdits. Mais ici, la chair mise à nu révèle aussi la moisissure. Comme si derrière nos élans, nos choix et nos transgressions se cachait inévitablement une part d'ombre , une faille, un regret, une vérité que l'on préfère parfois ignorer.
Cette pomme n'est pas seulement biblique ; elle est profondément humaine. Elle parle de nos contradictions, de cette étrange capacité à vouloir être vertueux tout en cédant à nos impulsions les plus secrètes. Elle résume avec simplicité ce que Derniers Jugements explore avec finesse : ce qui se joue en chacun de nous lorsque le masque tombe et qu'il ne reste plus que nos désirs, nos peurs et notre conscience pour nous tenir compagnie.
Henri Dutertre, avocat brillant, cultivé et volontiers vaniteux, se retrouve convoqué pour une affaire dont il ignore tout. Face à lui, une jeune femme aussi fascinante que troublante et plus tard, un étrange homme d'âge mûr lui proposent un marché des plus inattendus. À l'heure du choix, Henri Dutertre dégaine sa meilleure arme : un humour provocateur et souvent irrésistible. Ironie, mauvaise foi assumée, sens de la répartie, il transforme chaque échange en joute verbale, cherchant à reprendre le contrôle par les mots, à séduire, à déstabiliser ou simplement à fuir ce qui lui échappe.
Mais derrière les traits d'esprit, le vernis commence à se fissurer, les questions deviennent plus personnelles, les réponses plus inconfortables, et l'avocat est peu à peu entraîné dans une confrontation avec lui-même. Entre rêve et cauchemar, parviendra-t-il à sortir indemne de ce piège qui se referme ? Jusqu'au coup de théâtre final...
Une pièce entre gravité et légèreté qui aborde des questions telles que la mort, la culpabilité, le désir d'immortalité, le besoin d'être aimé .Ici, la réflexion passe par l'incarnation, le spirituel côtoie le très humain, la philosophie emprunte volontiers les chemins de la comédie.
La mise en scène de David Teysseyre accompagne ce mouvement avec sobriété. Quelques éléments suffisent à faire naître cet étrange tribunal : des cloisons mouvantes, un fauteuil roulant , une pile de dossiers. L'espace oscille entre rêve et cauchemar, réalisme et abstraction.
Dès son entrée en scène, Hélène Péquin capte le regard. Drapée dans une robe rouge éclatante, elle évolue avec sensualité dans une danse qui évoque irrésistiblement une Ève contemporaine. Tentatrice, magnétique, elle révèle peu à peu un personnage plus complexe qu'il n'y paraît. Qui se cache derrière cette femme voluptueuse ? Un souvenir ? Un fantasme ? Une conscience déguisée ? La comédienne navigue avec aisance entre légèreté et émotion, malice et gravité, sans jamais perdre son mystère.
Face à elle, Yves Sauton compose une belle présence. Avec ses chaussures dépareillées et son costume noir et blanc qui semblent défier les conventions terrestres, il avance comme s'il connaissait déjà la fin de l'histoire. Son calme, sa douceur teintée d'ironie et ce léger décalage qui surgit parfois provoquent de francs éclats de rire.
Au centre de cette étrange traversée, Grégoire Aubert impressionne par la précision de son jeu. En Henri Dutertre, il affiche d'abord une assurance insolente. Tout, dans sa posture et son phrasé, respire la maîtrise, l'élégance de celui qui a toujours raison, ou qui croit l'avoir. Arrogant sans être caricatural, séduisant malgré ses failles, il donne à son personnage une épaisseur qui dépasse le simple portrait d'un homme imbu de lui-même. Derrière les certitudes affleurent les fêlures. Et c'est précisément dans cette oscillation entre force et vulnérabilité qu'il excelle.
Au-delà de l'écriture brillante, dense et intelligente de Grégoire Aubert, la réussite de Derniers Jugements tient à l'alchimie entre ses trois interprètes. Chacun apporte sa couleur, son énergie, sa sensibilité. Ensemble, ils donnent chair à une fable métaphysique qui n'oublie jamais d'être incarnée, drôle et accessible.
On ressort avec le sourire, mais aussi avec quelques questions en tête. Après tout, qui n'a jamais plaidé sa cause devant le tribunal intérieur de sa conscience ? Qui n'a jamais succombé à une tentation, fût-elle minuscule ?
La pièce interroge ce que nous faisons du temps qui nous est accordé, ce que nous léguons, ce que nous regrettons. Elle parle des élans qui nous construisent autant que des renoncements qui nous poursuivent. Des amours que l'on protège ou que l'on abîme, des mensonges que l'on se raconte pour continuer d'avancer, des occasions manquées et des gestes qui sauvent, le tout sans jamais renoncer au plaisir du théâtre.
Une belle réussite à découvrir dans ce cru théâtral 2026.
Fanny Inesta
De Thierry Desouche et Grégoire Aubert
Mise en scène: David Teysseyre
avec: Hélène Péquin, Yves Sauton, Grégoire Aubert
Création musicale: David Richard
Création lumière: Léonard Cavadini
Création robe de la comédienne: Laura Sauton



















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