Sans fleurs ni couronnes

Théâtre des 3 Raisins
15 rue Thiers Avignon
10 et 11 octobre 2026

Crédit photographique : Frédéric Grange
Ces 10 et 11 octobre 2026, le Théâtre des 3 Raisins, au 15 rue Thiers en Avignon, rouvrait ses portes avec un texte fort signé Odette Elina, adapté, mis en scène et interprété par Isabelle Krauss, comédienne et directrice artistique du lieu, qui a su faire de ce texte narratif un objet théâtral rare et poignant.
Ce témoignage du quotidien dans le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, où Odette Elina fut déportée, qu'elle livra quasi à vif dans l'immédiateté de l'après-guerre, car publié en 1947, met en lumière le cynisme et le sadisme auxquels ont obéi des humains chargés d'en exterminer d'autres.
Durant cette 2ème guerre mondiale, le processus génocidaire fut porté à son paroxysme de par l'organisation méthodique employée par les nazis.
Dans son texte « Sans fleurs ni couronnes », Odette Elina couche sur le papier des faits survenus, des anecdotes, en somme la vie au camp de Birkenau, ou plutôt la survie au sein de cette usine à donner la mort.
Elle en sera libérée en Mai 1945, pesant seulement 22 kg !
Cette écrivaine et peintre, née à paris en 1910 dans une famille juive aisée, fut membre de l'Armée Secrète de la Résistance, et arrêtée par la Gestapo en 1943.
C'est dans un style direct et factuel qu'elle a livré son témoignage.
Et c'est dans la même veine qu'Isabelle Krauss nous le donne à entendre, à recevoir.
Les mots résonnent, percutant nos esprits, et font mouche dans nos cœurs.
La comédienne est là, ancrée, immobile au centre du plateau, dans une pénombre hantée par une bande sonore à la fois discrète et pesante.
Isabelle Krauss a choisi lépure.
On distingue à peine un pauvre vêtement, un pied nu, l'autre chaussé.
Rien sur le plateau. Le dénuement. Symbole de celui subi dans la déportation.
La création Lumière est pertinente et sobre. Lorsque sont évoqués des êtres morts, une "douche" (projecteur fixé au gril au plafond) s'éclaire, projetant un faisceau de lumière ça ou là, comme un appel à un spectre, rappelant aussi le jet de lumière lancé depuis le mirador. La symbolique est double et puissante. Elle éveille ce sentiment de prostration devant l'indicible.
De cet univers froid s'échappe l'imaginaire de la déportée...la poésie de rares instants volés à l'horreur, le souvenir de l'Art la maintiennent en vie.
On repense à cet aspect sauveur de l'Art dans le film sorti en 2002 de Roman Polanski The pianist ».
Dans « Sans fleurs ni couronnes » tout semble décrit avec une sorte de distanciation, de détachement, qui rendent ce témoignage encore plus poignant.
Isabelle Krauss s'en fait le véhicule, dans une diction parfaite. Le texte est posé, si simple et si pesant à la fois.
Cette proposition théâtrale repose uniquement sur la compétence et le talent de cette comédienne hors pair.
Il s'agit là d'un objet rare en théâtre, fidèle au concept du « tréteau nu » initié dès 1913 par le metteur en scène Jacques Copeau, dans le but de valoriser l'interprétation, perpétré à travers le « théâtre pauvre » porté par Grotowski, et « l'espace vide » préconisé par Peter Brook.
Juste avant la fin de sa prestation Isabelle Krauss, dans une rupture surprenante et habile, nous donne à voir un détail percutant...son seul pied chaussé porte une bottine au bout verni, sans doute récupérée par la narratrice dans un tas...ou retiré à une morte, autrefois nantie. Ce détail, à lui seul, continue le monologue ! Il chemine dans nos esprits. Qui n'a vu au détour de vieux clichés les tas de lunettes, de vêtements, et de chaussures abandonnés de force par les déportés ?...
Cette mémoire doit demeurer, vivace, qui témoigne de la part la plus sombre de l'humain.
Elle fait écho aux exactions commises de nos jours dans diverses régions du Monde.
Force est d'espérer que la Lumière chasse enfin l'ombre de notre univers en ébullition !
Par ce choix théâtral courageux et déterminé, Isabelle Krauss se fait porteuse d'un devoir de mémoire en même temps que d'un message profondément humaniste.
Souhaitons qu'elle donne à voir ce bijou dans le prochain Festival d'Avignon 2027 !
Texte : Odette Elina
Adaptation, mise en scène et interprétation : Isabelle Krauss
Univers sonore : Pierre-Marie Trilloux
Marguerite Romeuf









Commentaires