Le Prince de Calabre
- Nadine Eid

- il y a 12 heures
- 6 min de lecture
Théâtre de l’Atelier Florentin
38 rue Guillaume Puy Avignon
vendredi 13 mars 2026 à 20 h
durée 1heure
J’ai toujours su que j’allais mourir à Rome.
Aussi bien la sensation inexplicable de me sentir chez moi en Italie que la conviction d’être Italienne sans cesse me ramenaient à mes origines que je considérais irrémédiablement et incontestablement liées à la péninsule et à sa capitale.
L’Italie comme une douce évidence m’a adoptée dès notre première rencontre, mes séjours n’étaient que des retrouvailles impatientes. La conscience d’être d’ici me submerge à chacun de mes retours. La joie des Italiens me foudroie d’être aussi mienne à présent.
J’ai toujours su que j’étais d’ici. Mourir à Rome N. Eid
Un prince possède une souveraineté personnelle et héréditaire. Qu’il l’exerce ou pas, il en est le détenteur.
Ce n’est pas un fardeau, c’est sa richesse.
Ecrit, mis en scène et interprété par Olindo Cavadini, Le Prince de Calabre concilie le passé au présent. Son seul en scène devient, dans le déroulé de vie des personnages, un hymne à la véracité du titre.
Ce beau titre oxymoronique renvoie à l’origine, au territoire d’où l’on vient et d’où l’on part.
Le complément de détermination lie l’importance du personnage à sa région dans une apparente et singulière contradiction.
C’est en creusant la magie d’une terre ancrée dans l’archaïsme et le machisme que le comédien va puiser des usages, des pensées et des fonctionnements personnels dont la spécificité est liée au terroir. Les espaces et les paysages interagissent avec les hommes.
Ces hommes ce sont ses personnages, les siens, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain dans la lignée des anciens.
Mais qu’il s’agisse de cette région ou de ses habitants, une unique expression prévaut, celle de la joie car elle seule octroie la force d’être, quels que soient les événements rencontrés, tous sont vie.
Dans un sud qui se sait l’opposé du Nord, comme le parent pauvre ou l’orphelin est conscient du manque, la Calabre se démarque par une beauté à couper le souffle et une authenticité de diamant brut à préserver.
L’archaïsme et le machisme l’ont défini et, selon le fils de Pepina, la définissent encore.
Les paroles en calabrais, reprises par la traduction sans nécessité de compréhension, font un répons assertif qui nous invite à les mémoriser, à les prendre en nous. Le dialecte tisse la connivence entre ceux qui l’utilisent. Il est propice à l’union de ceux qui le comprennent et sa pratique ne va pas sans une exclusion de fait de ceux qui n’en sont pas adeptes. Autrement formulé, l’initié seul aurait la capacité de communiquer. C’est sans compter la proximité des dialectes qui s’entendent par les contiguïtés géographiques, le voisinage. En temps que tel, les emprunts dialectaux au dialecte du voisin et la communication non verbale jouent à plein.
La langue italienne comme celle de la traduction est un vecteur de communication qui acte la volonté de partager voire d’universaliser une parole.
Concilier un dialecte à une langue, c’est tenter de faire connaître la spécificité d’une région dans une Italie profondément ancrée dans la dichotomie Nord /Sud. Olindo Cavadini par le biais de la langue française réduit ce clivage. Au delà de la Calabre, c’est l’Italie et sa verve, sa volubilité et sa langue qui s’expriment. La pointe de la botte italienne indique la longueur et beauté de la cuissarde italienne. Du Sud au Nord l’Italie plurielle est pleinement unique.
Quand la langue se tait, la talon frappe et les battements, ceux du coeur du bébé, subtilement mixés par Léonard Cavadini, confèrent à la naissance le sens de résurrection. La Calabre nait à l’Italie.
L’ archaïsme et le machisme se démarque de la moyenne nationale. II véhicule le poids d’une violence inhérente à cette région, la ‘Ndrangheta.
Pepina petite fille, jeune veuve malmenée par le père et le frère, par l’homme donc, femme et mamma laisse entrevoir une inextinguible suprématie, celle des victimes qui condamnent à l’amour leurs assassins. Les familles décimées par la loi de l’honneur légitiment tragiquement ad vitam aeternam les assassinats sur plusieurs générations.
Honnis soient les Capulets et les Montaigus.
Le poids des origines trouve son berceau et son devenir dans cette terre qui semble immuablement marquée, comme rivée à des atavismes garants d’un territoire où le temps s’est presqu’arrêté. Ce qu’elle recèle est inscrit dans ses hommes dont l’apparente pauvreté masque un sang bleu.
Une famille de personnages crée l’individu. Le florilège des rôles, celui de la Pepina, mamma contrainte dans des rôles dévolus par le père et le frère ainé, par l’homme dans sa toute puissance dominatrice, comme celui du fils de la Pepina qui devient ce père-mère en découvrant, avec la paternité, son rôle préféré de comédien et d’acteur, celui de père ; tous ces rôles écrivent et construisent l’homme que nous voyons sur scène, le comédien Olindo Cavadini. La création lumières de Léonard Cavadini précise avec rigueur le carrousel des différents rôles et révèlent son père sur scène. Superbe et émouvante mise en abîme de la transmission ! Les flashbacks et les flashforwards guident avec alacrité le public conquis. Olindo Cavadini excelle dans tous les rôles et quel que soit le registre, il invite la salle à le suivre vers ses origines. La kyrielle de personnages interprétés révèle l’homme, le père et le comédien. Les hommes et les rôles, s’écrivent dans l’encre de la Calabre.
L’entrée sur scène exécutée par la salle se fait comme si le comédien émergeait du public mais dans l’anonymat de la maschera. Le cavalier surgit de l’obscurité traverse un lieu et un temps que nous ne savons pas. Lui-même ne parait pas être maître des rênes et il y a du burlesque dans l’air. Lorsqu’il ôte son masque, il n’y a ni présent, ni futur pour définir un lieu de réalité mais une introspection dans un passé qui semble le définir. Le poids du Fatum va-t-il s’exercer et le conduire malgré lui ? Il n’en sera rien. Le Prince de Calabre nait sous nos yeux et exerce son hégémonie sur tous ses rôles. Son règne, il le doit à ses origines et à ce qu’il en a fait avec humour, charme et poésie, tel un comédien gagne son public.
Olindo Cavadini écrit son personnage qu’il dévoile en écrivant les rôles de ses proches. Il construit pour son public l’homme, le père, l’acteur et le comédien qu’il est devenu en questionnant des personnages clefs de sa vie, Pepina la mamma, le père disparu et le père absent, son épouse et son fils léonard. Son territoire : la Calabre. Une armure : la joie.
Elle le définit comme un ADN.
L’esquisse du talon-pointe suffit au comédien qui ébauche les pas de tarentelle signe que, ce qui anime sa terre, sa langue et les hommes c’est de faire en sorte que chaque instant de vie soit joie, que même la mort violente d’un proche puisse inciter à l’honorer par le respect, et ce faisant à célébrer la vie dans l’allégresse à être encore, malgré tout.
La joie s’invite aussi dans l’écriture qui provoque le rire, suscite un recadrage permanent entre l’essentiel et le futile, le tangible des êtres incarnés et les vanités. La joie dans les veines arrête les mots du dialecte, stoppe le chant pour céder à la folie de la danse. Elle est appelée pour continuer à vivre en défi à la morosité qui pourrait paraître comme indécente et qui ne peut être.
La langue chante, enlace les pas de danse et la sensualité affleure dans les gestes. La veste du comédien posée sur les genoux de Pepina qui lisse sa jupe, montre l’embarras ou la concentration pour choisir les mots et dire à son fils que oui le Duce a aussi réalisé de bonnes choses en Calabre comme la scolarité pour tous les enfants en construisant des écoles même si elle, elle n’avait pas pu s’y rendre, même si ses factions avait violé… Cette même veste se fait compagne pour quelques pas de danse et les plis du tissu indiquent la détermination d’une épaule comme une esquisse d’un choix ou d’une volonté à maintenir la folie de la liesse.
Il y a dans la concaténation des personnages interprétés, un dynamisme qui signe par les mouvements la gaieté débordante. Les gestes sont aériens, le comédien virevolte et l’élégance du danseur épouse la performance du sportif. La joie est bondissante, elle est insaisissable, sans fin et contagieuse. Elle est même hors champ parfois lorsqu’elle demeure en nous alors même que le comédien redevient le fils révolté qui évoque sa mère.
Le rythme soutenu et les accélérations des scènes comme les enchainements des courtes réminiscences et ceux des dialogues croustillants, tout nous emmène dans une frénésie à être, à vivre en joie avec lui, avec eux. Que dire de la scène de l’accouchement si ce n’est qu’elle est un monument d’anthologie à l’usage des parturientes pour accoucher dans l’hilarité. L’humour et la poésie se côtoient sans se heurter. Lorsqu’il évoque sa couvade, la cocasserie aboutit à l’émouvante et superbe image des mains du trio mère- père - bébé en caresse d’haptonomie. Le couple devient famille, l’individu côtoie l’universel.
Alors, le Prince de Calabre riche de ses origines et de ses manques, conscient du passé et inscrit dans le présent se met en scène avec une superbe élégance et la quête du comédien nous invite à poursuivre la nôtre.
Nadine Eid
Tout simplement délectable, à savourer.
Le Prince de Calabre
Ecriture - mise en scène - interprétation : Olindo Cavadini
Musique - création lumières : Léonard Cavadini












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