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L'auberge du père tranquille

  • Photo du rédacteur: Fanny Inesta
    Fanny Inesta
  • 15 juil.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

2026 FESTIVAL OFF AVIGNON

Théâtre Pierre De Lune

3 rue Roquille

du 4 au 25 juillet à 19h20 (relâche les 8,15,22)




Rarement les trois coups auront autant leur raison d'être. Ils ouvrent les portes d'une auberge perdue dans les Ardennes, où une jeune femme balaie la salle en laissant s'élever un air d'opéra avec une étonnante liberté. Cette voix ample, lumineuse, semble trop vaste pour les murs de cette auberge figée dans ses habitudes. Elle dit déjà, avant même les premiers rebondissements, qu'un ailleurs existe et que le désir de s'en échapper couve derrière le quotidien.

Tout semble pourtant appartenir à un ordre immuable, les repas partagés, un père attentif à sa fille... Mais le titre est trompeur. Derrière cette tranquillité de façade, quelque chose résiste. Un passé que l'on s'efforce de tenir à distance.

L'arrivée d'un jeune voyageur suffit à faire vaciller cet équilibre. Pourquoi cet architecte portugais choisit-il cette auberge isolée ? Que cherche-t-il dans cette forêt où le temps paraît suspendu ? L'adaptation du livre de Philippe Karelle par Martin Loizillon installe son intrigue avec une belle patience, laissant le mystère s'épaissir avant d'entraîner le public bien loin des Ardennes, jusqu'au Costa Mala, pays imaginaire d'Amérique latine secoué par les révolutions, les coups d'État et les exils. Ce déplacement n'a rien d'un simple détour romanesque, il révèle peu à peu ce que les bouleversements de l'Histoire déposent dans les vies ordinaires.

Car L'Auberge du Père Tranquille parle moins d'un trésor disparu que des traces laissées par les révolutions. Une dictature ne disparaît pas avec la chute d'un régime ; elle continue de vivre dans les silences, les peurs et les mensonges parfois nécessaires pour protéger ceux que l'on aime. Le spectacle explore avec délicatesse cette transmission involontaire, ces héritages que les enfants reçoivent sans toujours en connaître l'origine.

Le spectacle trouve en Nicolas Rigas un metteur en scène qui fait le pari de la suggestion. Quelques éléments de décor, un travail précis sur les lumières et une scénographie en perpétuel mouvement suffisent à faire naître les différents espaces. D'une auberge chaleureuse, on glisse vers les paysages du Costa Mala, les souvenirs de révolution ou les lieux d'enfermement. Cette économie de moyens laisse toute sa place à l'imagination et rappelle que le théâtre peut faire surgir des mondes entiers avec presque rien.

Cette confiance accordée au plateau repose avant tout sur les interprètes. Nicolas Rigas compose un aubergiste d'une grande humanité, homme partagé entre l'amour qu'il porte à sa fille et la peur de voir resurgir un passé qu'il croyait enfoui. Sans jamais forcer l'émotion, il laisse apparaître les contradictions d'un personnage qui s'est construit dans le secret.

Face à lui, Martin Loizillon impressionne par sa capacité à passer d'un personnage à l'autre avec une remarquable fluidité. Quelques variations de voix, une posture, un regard suffisent à faire exister chaque figure sans jamais rompre le fil du récit. Cette virtuosité rappelle combien le théâtre tient avant tout à l'art de l'acteur et à sa faculté de faire naître plusieurs vies avec presque rien.

Comme ses partenaires, Mylène Bourbeau relève le défi d'incarner plusieurs personnages, avec une belle aisance . Son jeu, tout en nuances, fait surgir des silhouettes différentes sans jamais perdre la cohérence de l'ensemble, tandis qu'elle donne à la jeune héroïne une profondeur touchante, entre désir d'émancipation et quête de vérité.

La création musicale de Lazare Lubek accompagne cette traversée avec une grande discrétion. Elle relie les espaces, les époques et les continents sans jamais souligner les émotions, laissant le récit respirer.

Sous les allures d'un roman d'aventures, L'Auberge du Père Tranquille raconte surtout la longue circulation des secrets. Nicolas Rigas en fait un théâtre de récit généreux, porté par trois interprètes particulièrement investis, où les bouleversements de la grande Histoire trouvent leur écho dans l'intimité des familles. Au bout du voyage, ce n'est pas tant le trésor qui demeure que ces silences enfin fissurés, et la conviction que certaines histoires traversent les générations avec une force que rien ne parvient tout à fait à étouffer.

Il serait dommage de passer son chemin car derrière la porte de cette auberge se cache l'un de ces spectacles qui réconcilient avec le plaisir simple d'une histoire bien racontée, servie par trois comédiens d'une belle justesse.


Fanny Inesta


d'après le roman de Philippe Karelle

Avec Mylène Bourbeau

Martin Loizillon

Nicolas Rigas

Mise en scène Nicolas Rigas


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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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