Je ne serais pas arrivée là, si...
- Fanny Inesta

- il y a 3 jours
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PALAIS DES PRINCES ORANGE
Le 28 Février 2026 à 20h30
Photos: F. Inesta
Il y avait de quoi redouter un spectacle trop conceptuel, voire aride. Je ne serais pas arrivée là, si… prend pourtant le contre-pied de ces craintes et s’impose comme un spectacle vivant, à la fois sensible et politique, où la parole devient matière théâtrale à part entière.
À l’origine, une question simple et vertigineuse posée par Annick Cojean à des femmes aux parcours hors normes : qu’est-ce qui, dans une vie, infléchit définitivement le cours des choses ? Un hasard, une rencontre, une blessure, une révolte ? Sur scène, cette interrogation devient un fil conducteur, dans lequel aussi, chacun peut projeter sa propre histoire.
La mise en scène d’Anne Bouvier choisit la sobriété et la précision. Quelques accessoires, des changements de costumes, et Anne Parillaud et Elodie Frégé glissent d’un personnage à l’autre. Tour à tour journalistes, témoins, figures célèbres ou anonymes, elles font circuler la parole avec une fluidité remarquable. Cette matière intime se transforme en dialogue vivant, presque en confidence partagée avec la salle.En fond de scène, un écran géant déroule des phrases percutantes, extraites des réponses de nombreuses personnalités ayant accepté de se prêter à l’exercice. Ces mots projetés rappellent que ce questionnement dépasse largement les corps présents : c’est toute une mémoire collective féminine qui affleure.
Sur scène, Anne Parillaud impressionne par son engagement à nu. Elle ose la fragilité, explore la faille,ses failles, ce manque originel qui peut devenir moteur de création. Son jeu, dépouillé de tout effet, touche par sa sincérité.. Une mention spéciale lorsqu’elle boit un coca et surtout fume sur scène oui, en direct ! Le geste provoque quelques murmures désapprobateurs dans la salle. Des réactions pour le moins déplacées, tant la scène est vaste, la salle nombreuse, et surtout tant le geste fait sens. Il ne s’agit ni de provocation gratuite ni de désinvolture, mais d’une évocation claire de la figure de Virginie Despentes. Non pas une imitation, mais une incarnation par signes : un corps libre, frontal, indocile, qui revendique le droit d’exister hors des normes. Cette scène dit quelque chose de fondamental sur la liberté féministe, celle de disposer de son corps, de ses gestes, de sa parole. Un peu d’indulgence, donc, serait la bienvenue.
En quelques instants, c’est toute une radicalité féministe contemporaine qui surgit, sans discours appuyé, avec une efficacité redoutable.
Face à elle, la surprise est éclatante : Elodie Frégé s’impose comme une véritable comédienne. Justesse, présence, petites touches d’humour adressées au public : elle révèle une force et un charme qui emportent l’adhésion.
Le propos féministe du spectacle se déploie ainsi avec intelligence et mesure. Il traverse les récits, les regards. On pense aux femmes célèbres évoquées, Nancy Huston, Françoise Héritier en passant par Patty Smith, Nicole Kidman et tant d’autres, mais aussi, en creux, à toutes celles qui n’ont pas eu accès à la parole. À celles qui continuent de vivre sous le joug des sociétés patriarcales, des traditions et des violences religieuses, les femmes iraniennes ou afghanes, dont les combats résonnent douloureusement avec ces trajectoires racontées.
On sort de Je ne serais pas arrivée là, si… profondément touché, c’est un spectacle nécessaire. La parole journalistique devient ici émotion, incarnation, partage. Portée par deux comédiennes remarquables, cette pièce est à voir absolument.
Fanny Inesta
d'Annick Cojean
Avec Anne Parillaud et Elodie Frégé
Mise en scène: Anne Bouvier
Assistante Mise en scène: Laura Favier et Santana Susnja
Lumières: Denis Koransky
Musiques: Julien Vasnier



















J'ai adoré le livre, le spectacle le magnifie!