Mécanique d'une famille
- Bruno Décoret

- 7 juin
- 5 min de lecture
FESTIVAL OFF 2026
Théâtre de l'Oriflamme
3-5 Rue Portail Matheron, Avignon
Du 3 au 25 Juillet à 17h35
En avant première les 4 et 5 juin

Écrire une pièce de théâtre ayant pour sujet la tragédie des enfants volés pendant la dictature argentine est un défi osé. Martin Kindermans, auteur et metteur en scène, le relève avec brio, accompagné par le talent de ses trois comédiens, Valentine Darty, Thomas de Fouchécour, et Marion de Shrooder.
Les horreurs de la dictature planent sur le spectacle, sans en être le thème principal. Celui-ci concerne, comme annoncé dans le titre, une question familiale : quel est le lien réel entre deux jeunes femmes, qui ont été élevées comme des sœurs par ceux qu’elles ont considéré pendant toute leur enfance comme leurs parents. La qualité de l’écriture, de la mise en scène et du jeu réussissent une performance : mettre en toile de fond la tragédie argentine pour se centrer sur la problématique familiale.
Les deux comédiennes arrivent à jouer plusieurs personnages en passant habilement de l’un à l’autre, et prennent parfois, ainsi que leur partenaire, la posture de narrateur. Un moment, on est un peu perdu, car les changements de rôles coïncident avec des sauts en arrière dans le temps et dans un autre espace. On comprend, en fin de spectacle, le sens de ce moment d’incertitude, qui accompagne celle des deux sœurs. Le décor sobre mais astucieux permet de s’y retrouver. Le déroulement, non chronologique, entretient chez le spectateur un questionnement dont on ne trouvera que partiellement la réponse.
Tout le spectacle est d’une grande intensité émotionnelle, avec des digressions lorsque celle-ci est trop forte, des variations d’humeur des deux protagonistes exprimant le trouble qui les habite. Sans négliger ce que furent ces années noires de l’Argentine, ni tomber dans l’excès de références aux exactions commises, le spectacle reste sur sa ligne principale : la manière dont ces deux femmes - proches et différentes - voient leur lien fraternel et familial, quelle est leur « mécanique familiale ».
L’histoire présente est très proche de celle vécue par l’avocate et ancienne députée Victoria Donda, racontée dans « Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine, » Robert Laffont, 2010.
Bruno Décoret
Le regard de Marguerite Romeuf :
Ô combien cette pièce est touchante ! Deux sœurs, séparées depuis dix ans, se retrouvent.
L'intrigue se déroule à Buenos Aires en 2009. Soledad et Constanza ont toutes deux grandi sous le régime de la dictature en Argentine. Deux sœurs aux destinées différentes...ou similaires... ?
Un mystère familial règne.
La dictature en Argentine, de 1976 à 1983, était baptisée « Processus de réorganisation nationale ».
Une dictature sanglante menée par la junte militaire commandée par le Général Videla. Sous ce régime totalitaire et répressif, 30.000 personnes ont disparu, des femmes enceintes furent arrêtées, incarcérées, accouchèrent en réclusion, et virent leurs nouveaux-nés kidnappés par les autorités, qui les donnèrent à des figures du pouvoir.
Soledad a découvert la vérité sur sa naissance et ses origines. Elle a accepté et dépassé ce traumatisme. Elle sait, pour elle, que son père aura été un imposteur. Mais qu'en est-il pour sa sœur Constanza ? Entre tensions, complicité et amour, les deux sœurs se rapprochent et s'affrontent.
Cette pièce, magnifiquement écrite et mise en scène par Martin Kindermans, touche à l'intime en même temps qu'au politique. Elle s'avère être à deux lectures : le rapport de sororité intrafamilial, mais aussi le rapport à l'Histoire de l'Argentine.
La mise en espace, par son épure, laisse à entendre le propos. Les flashbacks, fort bien signalés par les changements subtils de costumes, les lumières, et l'affichage des dates en projection, permettent des aller-retours dans l'Histoire depuis les années 1973 à 1983, et 2009. L'Histoire nationale et l'histoire familiale.
Il faut saluer la mise en scène dont le fil conducteur est l'efficacité, et le jeu des deux actrices et de l'acteur, qui relève du plus haut niveau d'interprétation.
Ces retrouvailles entre Soledad et Constanza se déroulent sur une toile de fond qui évoque le passé, la dictature, et les « grands-mères de la Place de Mai » en quête de tous ces enfants volés. L'évocation en est saisissante. Et comment ne pas établir un lien avec la guerre en Ukraine et le rapt d'enfants orchestré par la Russie de Poutine ? Le passé éclaire décidément le présent.
La direction d'acteur fait apparaître un travail technique intéressant, privilégiant un texte resserré, des passages en stichomythie (échanges très rapides des répliques), qui donne aux suspensions et aux silences toute leur ampleur. Ainsi se crée la tension en théâtre.
Ce témoignage, empreint d'émotions fortes, porte à la réflexion sur les régimes politiques et leur impact sur la vie quotidienne des citoyennes et citoyens.
Voilà une pièce de théâtre puissante, émouvante, merveilleusement interprétée par Valentine Darty, Thomas de Fouchécour et Marion de Shrooder.
Les thèmes abordés sont clairs : le mensonge familial comme le mensonge d'Etat, dans lequel Soledad et Constanza ont grandi, que rien ne lie biologiquement ; la résilience portée par Soledad, et le déni qu'oppose Constanza aux révélations de celle qui reste sa sœur de cœur.
Dans son écriture l'auteur n'oublie pas de rappeler l'espoir politique qui fut incarné par Juan Domingo Peron, né en 1895 à Lobos et mort en 1974 à Olivos en Argentine. Militaire et homme politique, fondateur du Justicialisme, forme de populisme autoritaire, il fut l'homme providentiel en Argentine de 1946 à 1955. Après une période d'exil, il revint et remporta les élections de septembre 1973, avec son épouse Eva Peron. Mais il mourut en 1974, laissant le pouvoir aux mains de la vice-présidente, qui fut rapidement renversée.
Cette pièce a le mérite d'évoquer cette période historique de l'Argentine, tout en traversant l'histoire personnelle et intime de ces deux femmes Soledad et Costanza. Quand le théâtre revêt une dimension à la fois intime et universelle, on peut parier la pérennité de l'oeuvre.
La création musicale sur mesure par un compositeur franco-argentin nous transporte dans une Argentine évocatrice d'un univers à la Piazzolla. Elle allège le propos qui est dense et émouvant. Ces parenthèses musicales insufflent des bouffées d'oxygène, font retomber la tension.
La présence d'un tourne-disque posé sur le comptoir tout à jardin, évoque ces années 70, de même que la perruque aux cheveux bruns mi-longs que porte l'acteur, et la petite robe courte que revêt à chaque flashback la comédienne, qui incarne tour à tour la mère biologique de Soledad et le personnage de sa sœur Costanza.
Les scènes s'articulent à la perfection, présent et passé se conjuguent sans aucune fausse note. Le rythme demeure fluide et énergique à la fois.
Martin Kindermans signe là une écriture théâtrale pertinente et puissante, maîtrisée, et servie par une mise en scène efficace. L'Histoire de l'Argentine nous touche, l'histoire de ces deux femmes aussi.
La pièce est programmée au Festival d'Avignon 2026 au Théâtre de L'Oriflamme à 17h35 du 3 au 25 juillet.
Texte et mise en scène : Martin Kindermans
Avec : Valentine Darty, Thomas de Fouchécour, Marion de Shrooder









Commentaires