Jaurès, assassiné deux fois
- Fanny Inesta

- 24 juil.
- 3 min de lecture
2026 FESTIVAL OFF AVIGNON
Théâtre La Luna
1 rue Séverine
du 4 au 25 juillet à 17h30


Jaurès, assassiné deux fois. Un titre qui sonne comme une accusation!
On pense d'abord au coup de feu qui, le 31 juillet 1914, terrasse Jean Jaurès au Café du Croissant. Puis à cet autre assassinat, plus silencieux , celui d'une justice qui attendra la fin de la guerre pour juger Raoul Villain. Mais le spectacle de Pierrette Dupoyet raconte encore autre chose, ce qu'il advient d'un homme lorsque sa mémoire ne survit plus que dans le cœur de ceux qui l'ont aimé.
Plutôt que de faire parler Jean Jaurès,Pierrette Dupoyet choisit de donner la parole à Louise, son épouse. Une femme dont l'Histoire a retenu le nom sans vraiment raconter la vie. C'est depuis cette place presque effacée, que tout renaît.
Le décor dit déjà beaucoup. Une immense reproduction de la Une de L'Humanité domine le plateau. À ses pieds, quelques boîtes de carton. Sur chacune, un mot : « Éducation », « Laïcité », « Hugo », « Grèves »… Louise les ouvre une à une comme on entrouvre une mémoire. Elle en sort des lettres, des journaux, des souvenirs.
On découvre alors un Jean Jaurès inattendu. Non plus seulement l'orateur flamboyant ou le fondateur de L'Humanité, mais un mari souvent absent, un père qui lorsqu’il est là raconte des histoires, un lecteur passionné, un homme dont les idéaux traversaient aussi les gestes du quotidien. Pierrette Dupoyet le rend proche.
Et puis il y a ces respirations inattendues qui empêchent le spectacle de s'enfermer dans le deuil. Louise évoque sa belle-mère, qui ne l'avait jamais vraiment acceptée et se plaisait à rappeler combien Jean avait été amoureux avant elle. Ces scènes, pleines d'ironie déclenchent quelques sourires. Elles rappellent que les grands hommes vivent aussi au milieu des petites histoires familiales.
La guerre reste hors champ. On ne la voit pas. Elle avance pourtant, inexorable. L’horreur n'a pas besoin d'être montrée pour être ressentie.
Les combats de Jean Jaurès pour l'éducation, la justice sociale, la paix ou la laïcité surgissent naturellement des souvenirs de Louise, comme s'ils continuaient de vivre à travers elle.
Peu à peu, le récit s'avance vers le procès de l'assassin. Louise attend. Elle espère que la justice saura reconnaître ce que la guerre a emporté avec son mari. Pierrette Dupoyet installe cette attente sans la théâtraliser à l'excès. On sent qu'au-delà d'un homme, c'est une certaine idée de la République, de la justice et de la paix qui est appelée à comparaître.
A l’annonce du verdit, un cri…
Le théâtre de Pierrette Dupoyet est à contre-courant. À l'heure des mises en scène qui saturent l'espace d'images et de dispositifs, elle est juste là. Une parole. Ce dépouillement n'est pas une économie de moyens, c'est une exigence.Depuis longtemps, elle construit un théâtre de transmission, un théâtre où la parole compte davantage que les artifices. Un plateau, quelques accessoires, une présence. C'est peu, et c'est immense. Parce qu'elle possède cette qualité, faire oublier la comédienne pour ne laisser exister que le personnage.
On quitte la salle avec l'impression d'avoir rencontré Louise autant que Jean Jaurès. Derrière le grand homme apparaît enfin celle qui l'a accompagné, soutenu, aimé, et qui, grâce à Pierrette Dupoyet, sort enfin de l'ombre où l'Histoire l'avait laissée.
Fanny Inesta
De et avec Pierrette Dupoyet









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